Lettre Diplomatie & Défense n°8 (Avril)

par | 25 mai 2021 | Newsletter

Editorial : du Caire aux casernes en passant par le Tchad, une défense sur tous les fronts

L’actualité de ces dernières semaines aura été riche en évènements pour la Défense française, qu’il s’agisse de l’industrie, de l’influence française à l’étranger, ou de la politique intérieure ; j’en retiendrai trois qui sont très symboliques.

Du Caire est venue l’annonce du contrat pour 30 Rafales. Extrêmement satisfaite de sa première commande de 24, l’Égypte en ajoute 30 (pour 3,8 milliards € dans le cadre d’un prêt décennal financé par un pool bancaire français à 85% et garanti par l’État français). Cette exportation est un évènement triplement important:

Il resserre les liens, un temps distendus par les leçons de morale d’Emmanuel Macron à Sissi (janvier 2019), avec un allié indispensable pour la stabilité régionale (en Libye, avec Israël, et en Méditerranée orientale face à la Turquie) et la lutte contre le terrorisme (encouragé par Ankara et ses mercenaires de Daech, toujours actifs en Libye, en Syrie et en Irak). Le Rafale est apprécié pour son utilisation sans contraintes, sans verrou technologique ni pression diplomatique : c’est un système d’armes souverain pour un pays indépendant qui peut être amené à faire la guerre. La coopération dans le domaine de l’aviation d’armes permet à la France d’être au cœur des affaires de cette région et d’envisager des opérations de concert avec l’armée de l’air égyptienne. L’exportation est une diplomatie d’action ;

Il donne à l’avionneur une visibilité que le contrat grec (18 avions dont 6 neufs seulement) ne donnait qu’en partie. L’équation de Dassault, de son GIE, de MBDA et des 500 sociétés qui sont dans la chaîne de valeur du Rafale, est connue, il faut faire tenir la chaine de production du Rafale le plus longtemps possible afin de maintenir les compétences, du bureau d’études à la production. A la commande de 18 Rafales en janvier (6 pour la Grèce et 12 pour l’armée de l’air, compensant un pour un les avions exportés à Athènes), va donc s’ajouter 30 nouveaux avions d’armes, ce qui devrait repousser pour l’État français une commande domestique de quelques années. L’exportation soulage les finances publiques ;

Il permet enfin – et c’est un point majeur pour nous – une indépendance à l’avionneur dans les débats franco-allemands, où contre son gré, le pouvoir politique l’entraîne à un programme semé d’abandons et de compromis auquel nous redisons ici notre opposition totale : l’exportation donne une indépendance bienvenue à l’avionneur aux exigences du gouvernement français qui cède tout à Berlin, notamment sur la question de la propriété intellectuelle.

Au Tchad, où notre le Président Idriss Deby est tombé en combattant l’offensive des Toubou-Gorane, partie du Fezzan et rassemblée sous le drapeau du FACT (Front pour l’Alternance et la Concorde au Tchad), la situation est depuis instable. La déstabilisation d’un pays ami, solide partenaire dans les OPEX françaises, est un risque qu’il faut conjurer à tout prix : souvenons-nous des évènements qui ont suivi la mort de Savimbi (triomphe des communistes du MPLA) ou celle de Massoud (triomphe des Talibans et d’Al-Qaïda), et l’on comprendra que la mort d’un dirigeant aussi charismatique et respecté qu’Idriss Déby peut entraîner le pays dans une guerre sans fin et menacer l’empreinte française dans la région. L’affaire est d’importance : nous lui consacrons un article complet, reprenant les analyses de Bernard Lugan ;

De France, enfin, les deux tribunes des militaires sont venues rappeler trois faits essentiels :

Les militaires sont des témoins et des lanceurs d’alerte : le constat qu’ils font de la situation du pays ne peut être nié dans un pays où, tous les jours, de violentes émeutes ont lieu dans de nombreuses villes de France en toute impunité ;

Ce ne sont pas seulement les officiers généraux ou supérieurs et pas uniquement l’Armée de Terre qui sont à la pointe de cette prise d’alerte, mais l’encadrement subalterne (sous-officiers) des armées (Marine, armée de l’air, gendarmerie, services spécialisés : santé, essence) qui ont signé les tribunes. Il s’agit d’un mouvement de fond que l’EMA n’a pas compris, ou n’a pas souhaité comprendre, préférant s’en prendre aux généraux 2S et annoncer des sanctions pour tous les signataires. Cette politique de sanctions est aussi maladroite dans une armée paupérisée et fragilisée par des réformes sans fin et le manque d’infrastructures, qu’erronée dans le domaine politique, puisque la population soutient massivement la tribune. Au manque de lucidité, s’ajoute le manque de courage face au pouvoir politique : c’est impardonnable pour un chef qui doit protéger et défendre l’institution ;

Ces deux tribunes mettent en lumière enfin une notion aussi fausse en droit qu’en politique : le devoir de réserve des militaires. Comme l’a si bien écrit un stagiaire de l’Ecole de Guerre, ce fameux « devoir de réserve », si souvent évoqué par les media et une partie de la classe politique, n’a aucun fondement juridique dans les articles du code de la défense et les limites à l’expression des militaires (articles 4121-1&2 du code de la Défense) sont trop floues pour être utiles. Le devoir de réserve non seulement limite le droit d’expression mais permet à un pouvoir politique, à un courant idéologique, d’imposer ses vues à une institution que bien souvent il ne comprend pas. Il faudra en 2022 modifier ce texte afin de permettre aux militaires l’’expression d’une opinion critique, indépendante et argumentée. Mais le mouvement de fond qui est derrière cette tribune plaide pour aller plus loin que le terrain du droit. Le militaire doit retrouver sa place dans la Cité. Depuis la disparition du service national et la dissolution d’unités qui ont fait disparaître l’armée de pans entiers de notre territoire, celle-ci doit de nouveau être présente. Le service public audiovisuel devrait avoir la mission de programmer des émissions spécifiques aux armées comme c’était le cas encore dans les années 80. L’Éducation Nationale devrait prévoir un module d’enseignement spécifiquement dédié aux armées, l’actuelle journée consacrée à cela ne pouvant évidemment pas suffire à acquérir un vernis de culture militaire. Enfin, rien ne remplacera jamais le respect dû aux militaires au sein de l’État où il demeure méprisé par la haute fonction publique (qui en ignore grades, appellations et traditions) et sous-payé en comparaison des autres fonctionnaires en dépit des astreintes hors norme de son métier.

En bref, si, selon le vieil adage romain, les armées doivent céder la place aux toges, que les toges connaissent et respectent les armées. Ce n’est pas le cas et il est grand temps d’y remédier.

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