Lettre Diplomatie & Défense n°12 (Septembre) Editorial : le prix de la souveraineté

par | 14 octobre 2021 | Newsletter

Trois grands évènements ont retenu notre attention en ce début d’automne dans lesquels nous puisons trois principales leçons.

L’annulation du contrat de fourniture de sous-marins français par l’Australie est une leçon de géopolitique : nous accuserons Washington de brutalité, Londres, de perfidie, et Canberra de duplicité, nous pesterons contre cette opération Fortitude-bis, mais à ces réalités s’ajoute la naïveté de Paris ! Lorsqu’on réussit à conclure un tel contrat dans un pays inconnu ou presque (Thales Australia est une société intégralement locale et surtout spécialisée dans le domaine terrestre), même avec un industriel américain (Lockheed-Martin) qui fournit la clé de voûte du programme (le système de combat), on le surveille comme le lait sur le feu, tant sur les plans diplomatique qu’industriel afin de le rendre irréversible et irrévocable. La France (État et industriels) a été capable de le faire admirablement en Inde et au Brésil dans des domaines très similaires et dans des pays difficiles (présence allemande dans la sous-marinade des deux pays, contextes politiques très durs). S’agissant de l’Australie, la France de Macron aura été triplement naïve : naïve de croire que l’offre technique d’excellent niveau suffirait à faire oublier l’alignement australien sur la politique régionale des États-Unis, naïve de croire que les milieux politiques et de défense australiens comprenaient la complexité de la création d’un écosystème complet sous-marin dans un pays si éloigné (géographiquement et culturellement), naïve enfin de considérer que le pays n’aurait jamais l’idée d’un plan B au moment de tensions. À cet égard, si les attaques dont le Rafale en Inde a été l’objet ont été maîtrisées, l’animosité d’Emmanuel Macron vis-à-vis du président brésilien sont néfastes au bon déroulement du programme Prosub (8 milliards € pour 4 sous-marins conventionnels et la construction de la coque d’un sous-marin nucléaire). La leçon qu’il nous faut retenir est qu’un pilotage de haut niveau permanent sur des contrats majeurs de ce type et un accompagnement tout aussi permanent par la diplomatie, les armées et le renseignement, des efforts de l’industriel tricolore sur les marchés étrangers de nature stratégique.

La signature de l’accord stratégique avec la Grèce et l’intention d’Athènes de commander trois frégates de défense et d’intervention sont d’excellentes nouvelles mais ne sauraient faire oublier que ce doublé français (Rafale et frégates) doit tout à la conduite d’une diplomatie non alignée sur l’Union européenne et l’OTAN, toutes tétanisées par la Turquie, et à une politique d’armement capable de produire et d’exporter des systèmes d’armes indépendants, c’est-à-dire à l’exact contraire de la politique de M. Macron depuis 2017. Ni l’Europe « entité politique » ni les coopérations européennes dans l’armement ne sont pour quelque chose dans cette victoire purement française en Grèce. La France peut encore peser de tout son poids dans des affaires majeures sur la scène internationale pourvu qu’elle s’en donne les moyens et qu’elle continue d’être pleinement une puissance militaire indépendante, avec un modèle d’armée complet et une industrie nationale performante et exportatrice. C’est d’ailleurs le sens des propos de M. Trappier, PDG de Dassault Aviation lors de la livraison du premier Rafale à la Grèce (21 juillet dernier) : « une alternative au tout-américain est possible ». Nous ajoutons : une alternative au tout-européen est également possible.

Les élections allemandes du 26 septembre apporteront dans tous les cas de figure un gauchissement très net de la politique allemande et rien de bon dans la relation franco-allemande. Le poids des Verts dans la future coalition dont ils seront un partenaire-clé, amènera en effet un durcissement du régime des exportations allemandes d’armement, plombant ainsi dès le départ tout projet de coopération franco-allemand dans l’armement. L’orientation des politiques étrangères est divergente : la France défend la souveraineté de la Grèce alors que l’Allemagne arme le bras de l’agresseur turc.

Il est plus que jamais impératif d’entrer tout scénario dans lequel la politique de défense de la France se ferait à Berlin sur la base du prochain contrat de coalition. Il en va de la survie de notre souveraineté nationale.

Au bilan, l’indépendance de la France a un prix : il y a ceux qui refusent de le payer parce qu’ils ne croient plus à la capacité du pays à se relever et à peser et ceux qui estiment au contraire que la France peut encore exister seule pourvu qu’elle réaligne dans un sursaut national ses priorités régaliennes sur l’essentiel : sa souveraineté. C’est une exigence coûteuse que la souveraineté mais elle n’a pas de prix pour une Nation qui veut rester libre de son destin. C’est l’un des principaux enjeux de 2022.

 

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