Lettre Diplomatie & Défense n°11 Editorial :   Paix impossible, guerre possible, terrorisme certain Jérôme Rivière

par | 1 octobre 2021 | Newsletter

Dans Le grand schisme (1947), Raymond Aron estimait « la guerre improbable, la paix impossible » ; dans Les dernières du siècle (1984), il rééditait (page 165) le même constat. Les développements intervenus depuis la fin de la Guerre Froide, en particulier depuis les attentats du 11 septembre 2001 nous obligeant à percevoir l’ampleur de la menace du terrorisme islamiste, nous obligent toutefois à reconsidérer cette formule célèbre : la guerre est désormais possible, la paix toujours aussi impossible et, ajout très nécessaire, le terrorisme est certain.

La guerre, disons-nous, est possible : elle est même sûre.  Durant la Guerre Froide, les affrontements avaient lieu de manière indirecte aux frontières lointaines des empires soviétique, américain et chinois : l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie constituaient en quelque sorte « le défouloir » des grandes puissances, avides d’en découdre avec leurs rivaux stratégiques, sans prendre le risque de le faire frontalement. Une certaine mesure – prudence, morale, civilisation ? – retenait encore le glaive. Rien de tel désormais : les puissances, grandes comme petites, lâchent leurs troupes et leurs proxies (débris des terroristes de l’État islamique pour les Turcs ; milices chiites pour l’Iran) dans des affrontements soit idéologiques (les guerres américaines néo-conservatrices) soit purement prédatrices (guerres menées par les Turcs et leurs alliés, par exemple). La guerre dans le Nord de la Syrie, la guerre au Yémen, la guerre du Caucase et la guerre en Libye. Charles Péguy dans Notre jeunesse rappelait : « il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout-il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » Disons-le, la guerre est partout

La paix est toujours aussi impossible : la guerre la menace partout. En Méditerranée orientale, un an après avoir écrit notre éditorial sur Un été sur le rivage des Scythes, la paix est toujours aussi fragile. Allumée hier par la Turquie, la tension peut remonter très vite en Algérie où le pays survit de soubresauts en soubresauts. Fragile également la situation qui prévaut au Proche-Orient, où Israël prépare la guerre qui l’opposera demain au Hamas et au Hezbollah, sur deux fronts mortels. Fragile aussi la paix qui s’est restaurée entre le Qatar et l’Arabie saoudite, en Syrie et au Liban. Fragile enfin, la paix armée entre la Chine et ses voisins (proches comme Taïwan, ou plus lointains comme les Philippines).

Le terrorisme, lui, est certain. Arme favorite de certaines puissances pendant la Guerre froide (bloc de l’Est, mais aussi Syrie et Iran), le terrorisme s’est à la fois banalisé et militarisé. Banalisé car il agit partout, parfois aidé par Ankara, qui transfère « ses » terroristes d’un bout à l’autre de la Méditerranée selon ses besoins de main d’œuvre, parfois via les réseaux mondiaux que ses auteurs ont su mettre en place, des Balkans au Caucase, et du Proche-Orient à l’Afrique centrale et australe. Militarisé, car loin d’être le fait, comme hier, de quelques bandes (bande à Baader ; Rote Armee Fraktion ; Action Directe, etc.), le terrorisme est désormais professionnalisé et organisé en armée. En Afghanistan, c’est une entreprise terroriste qui a pris le contrôle d’un État ou encore au Pakistan, où c’est un service de renseignement islamiste qui a pris les rênes du pays.

Face à ce triple constat, quelles leçons tirer dans la perspective de 2022 ? Une seule : réarmer, durablement, massivement et avec discernement, pour conserver notre modèle d’armée, complet, excellent mais insuffisant.Durablement, car on sait bien l’inertie considérable d’un système de défense qui a été bien trop longtemps sous-financé. Massivement, car l’armée française demeure précaire et échantillonnaire : elle a trop peu de tout. Avec discernement, car il ne s’agit pas de déverser, comme les États-Unis l’ont fait, des milliards sur des programmes d’armement, mais bel et bien de faire l’armée des ambitions de la France. Notre objectif est la défense de la souveraineté française, ce qui implique d’une part son indépendance générale par la modernisation complète de toutes les composantes de la dissuasion, d’autre part l’intégrité de son territoire national, y compris le domaine ultra-marin si délaissé, troisièmement sa capacité d’appréciation de la situation (des fonds sous-marins à l’espace) et, enfin, ses capacités nationales d’intervention dans des théâtres durcis par la prolifération de systèmes de déni d’accès. Préserver un modèle d’armée complet, ce n’est pas pour la haute intensité de demain ou la basse intensité d’aujourd’hui : il s’agit d’abord de faire l’armée de l’ambition nationale et non l’ambition de notre armée.

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