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Lettre Défense & Diplomatie n°13 (Octobre) Éditorial : trois dossiers allemands, trois préoccupations françaises

par | 11 novembre 2021 | Newsletter

Après les élections législatives de septembre en Allemagne, SPD,  Verts et  F.D.P sont entrés dans la phase décisive des discussions en vue d’aboutir à un contrat de coalition pour les quatre années à venir. Les négociations qui agitent le groupe n°20 – celui consacré aux affaires étrangères et à la Défense – sont d’une importance cruciale pour l’Europe et pour la France en particulier. Trois grands débats sont à surveiller et commanderont une modification de notre stratégie militaire et industrielle.

En premier, la mission nucléaire de l’OTAN. Réalisée par les Tornados de l’armée de l’air, elle vise à emporter sur des objectifs désignés par les Etats-Unis des bombes nucléaires à gravitation, les B61, arrimées au point d’emport par des Américains et armées par eux. Estimées à une vingtaine, ces B61, stationnées à Blüchel, doivent être modernisées au standard B61-12. Cette mission nucléaire de la Lutfwaffe soulève plusieurs dilemmes parmi la classe politique allemande : d’une part, la question de son utilité est mise en avant avec un allié américain qui modifie sa doctrine et réfléchit au « sole purpose » (le nucléaire ne dissuade que le nucléaire), avant que d’essayer de la faire partager ou plutôt l’imposer au sein de l’Alliance. Pourquoi, en effet, endosser une mission impopulaire en Allemagne pour un partenaire qui veut ainsi réduire le champ de la dissuasion ? De l’autre, la question de son coût est devenue centrale : 9 milliards € pour acquérir 30 F/A-18 Super Hornet à capacité nucléaire, 15 Growler de guerre électronique et 55 Eurofighter.  Comment faire passer une telle mesure avec une coalition dans laquelle les Verts veulent dépenser des milliards d’euros d’investissements dans la transition écologique quand la F.D.P s’érige en gardienne de l’orthodoxie budgétaire ? Pour la coalition, ce dossier sera un véritable test : ou elle démontre vraiment que l’OTAN demeure le pilier de la sécurité allemande et elle devra investir lourdement durant ce mandat pour le demeurer (car le remplacement du vieux Tornado ne peut plus attendre), ou elle refuse cette dépense et elle fragilise sa position au sein de l’Alliance alors même que le document tripartite du 15 octobre (voir infra) reconnaît le rôle incontournable de l’OTAN dans la défense allemande. Olaf Scholz sera-t-il un nouveau Helmut Schmidt ?

Deuxièmement, l’armement des drones. Véritable psychodrame depuis 2014, ce sujet empoisonne le milieu politique ; l’Union (CDU et CSU) comme la F.D.P y sont favorables au nom de la protection des troupes déployées au sol. Les Verts y sont hostiles catégoriquement alors que la SPD tergiverse. Après avoir dit « oui mais », elle a dit « non mais » puis « oui si ». Le rapport de la Commission Hertha Däubler-Gmelin, ancienne ministre de la Justice de 1998 à 2002, mise en place par la direction du parti après son changement de position en décembre 2020, a rendu un rapport quelques jours avant que les trois partis politiques de la future coalition ne publient leur document commun. En substance, ce long rapport explique que la SPD n’est pas hostile à un armement des drones (israéliens en l’occurrence et basés en Israël) mais sous plusieurs conditions de fond, à la fois juridiques, opérationnelles et morales, et toujours, dans tous les cas, sous un étroit contrôle du Bundestag, toujours plus mis en avant à propos des débats de défense.

Enfin, l’exportation d’armement. Evoquée régulièrement dans les colonnes de cette lettre tant le sujet est majeur, la politique d’exportation de la prochaine coalition est d’ores et déjà claire dans les grandes lignes. Elle sera restrictive tant sur le plan des systèmes que des destinations géographiques, c’est-à-dire limitée à des systèmes défensifs pour des pays dits démocratiques.  Elle sera gravée dans le marbre d’une loi (la fameuse Rüstungsgesetz appelée de ses vœux par l’aile gauche de la SPD, incarnée par son très influent Président de groupe au Bundestag, M. Mützenich et par les Verts et l’extrême-gauche) ; totalement transparente (le secret des affaires et le secret-défense n’existant plus pour les ventes d’armes), elle sera enfin harmonisée au niveau européen afin qu’aucune faille ne puisse permettre à un industriel allemand, même travaillant pour un maître d’œuvre européen, d’exporter à des pays interdits par la législation allemande. Le diable se nichant dans les détails, que les opposants à l’exportation ont appris à reconnaître, la future législation devrait interdire les exportations des filiales étrangères des sociétés allemandes et les transferts humains (d’ingénieurs, par exemple, afin d’aider une industrie de défense d’un pays interdit), sujet complexe tant sur le plan du droit (atteinte à la libre-circulation des personnes) que de la pratique (comment contrôler un tel flux ?).

Pourquoi ces trois débats allemands doivent-ils être des préoccupations françaises et européennes ?

La mission nucléaire de la Luftwaffe est aux yeux de la France triplement importantes. Elle compense un tant soit peu la folie anti-nucléaire de l’Allemagne ; elle renforce ensuite le caractère nucléaire de l’Alliance atlantique ( même si la France n’appartient pas au comité des plans nucléaires), elle affirme que l’Alliance maintienne son statut d’alliance fondée sur la dissuasion. L’Alliance doit demeurer une alliance défensive : le nucléaire y contribue essentiellement.

Ensuite, l’armement des drones est un sujet à surveiller de très près. Ce qui est à craindre dans l’actuel débat allemand est la stratégie allemande d’européaniser son propre débat, un travers dangereux que l’on retrouve dans sa politique d’exportation d’armement. Qu’on le veuille ou non, le drone armé est un moyen efficace de neutralisation : 58% des frappes aériennes françaises au Mali le sont par ce biais. La Bundeswehr doit disposer du droit de protéger ses soldats par des tirs de drones en cas de menace. C’est là une prérogative nationale, souveraine qu’il n’est pas question de soumettre au bon vouloir de Bruxelles.

Enfin, la politique allemande d’exportation telle qu’elle existe et telle qu’elle va évoluer de manière certaine présente un grave danger pour l’industrie de défense française et au-delà européenne. Elle sera moins un problème pour l’industrie allemande puisque les données récentes (premier semestre 2021) démontrent qu’elle a su s’adapter depuis 2013 à une géographie toujours plus réduite de clients et que ses positions dans l’Union européenne et dans l’OTAN demeurent fortes (ainsi en Hongrie ou aux Pays-Bas). Mais pour ses partenaires dans le domaine de l’armement, cette politique est une menace supplémentaire pesant sur tous les programmes réalisés en coopération qu’elle soit bilatérale ou multilatérale et sur les systèmes déjà en service et promus à l’exportation. Si l’Allemagne maintient cette politique, la France n’aura pas d’autre choix que de réduire la relation armement avec l’industrie de défense allemande et mener une politique du German-free (c’est-à-dire sans composants allemands dans ses propres systèmes). Il faudra sans délai réinternaliser certaines productions, mouvement de toute faon qui s’imposera dans nombre de domaines, hors défense.