Les télégrammes

par | 17 décembre 2020 | Newsletter

N°1 : Syrie, Libye, Haut-Karabagh : quel sera le prochain front ouvert par la Turquie ?

Deux alliés, un partenaire mais une seule géopolitique : voilà l’équation turque clairement posée. Elle s’est appliquée aux théâtre syrien (pour une zone-tampon dans la province d’Idlib), en Libye (pour le partage de la Méditerranée) et au Haut-Karabagh pour assurer une libre circulation dans l’espace turc et turcophone : quel sera le prochain mouvement ?

Pour tenter de le deviner, il faut en revenir aux origines de ses alliances et de ses desseins.

Son premier allié, c’est le Qatar, avec deux vagues nettes d’alliance. 

En décembre 2010, Doha et Ankara s’unissent pour mener à bien la grande campagne de déstabilisation des dictatures laïques (Tunisie, Libye, Egypte et Syrie) : le mythe des printemps arabes sera largement amplifié par Al-Jazeera et la lâcheté des occidentaux (de Juppé à Hilary Clinton) face la subversion armée et payée des frères Musulmans fera le reste. La Tunisie bascule (janvier 2011), suivie de la Libye (février-octobre 2011) et de l’Egypte (printemps 2012) tandis que la Syrie chancelle (2011-2013) puis menace de succomber (2014). Le coup d’arrêt viendra de la Russie (2014 puis octobre 2015), sans oublier l’engagement iranien en 2013. Dès 2014, une base aéro-navale turque est installée au Qatar, près de Doha (Tariq Ben Ziyad) qui compte plus de 5000 hommes détachés. 

La deuxième vague se déclenchera le 5 juin 2017 au moment où MbZ aux EAU entraîne MbS en Arabie pour bloquer « le vilain petit Qatar » en l’obligeant par un ultimatum à abandonner la cause des Frères Musulmans ; le refus de la longue liste des exigences saudo-émiriennes entraîne un blocus que seul brisera un pont aérien turc dans une version actualisée et musulmane du Berliner Lüftbrücke (juin 48 – mai 49). Cette « crise du Golfe », comme elle le restera dans l’histoire régionales, a permis un resserrement des liens : désormais la Turquie dirige, le Qatar finance.

Une fois la Turquie assurée – par la Russie – d’une zone tampon entre elle et la Syrie (2018/19), Ankara trouvera un nouveau terrain de jeux : la Libye ; guerre par procuration dans un temps avec les mercenaires islamistes de Jabat al-Nusra, puis guerre directe pour bloquer l’avance d’Haftar qui assiège Tripoli. La Turquie essaie déjà sa guerre des drones si efficace plus tard dans le Haut-Karabagh et repousse la coalition Haftar-Sissi-MbZ sur la fameuse ligne Syrte-al-Juffrah ; le gouvernement de Tripoli rejoint alors l’alliance turco-qatarie (août 2020), ce qui scinde fictivement la Méditerranée en deux avec une sphère d’influence turque qui balaie les ZEE chypriote et grecque. 

Au bilan, la Turquie s’est assurée d’une zone-tampon contre les Kurdes, d’un réservoir d’islamistes entraînés et armés par elle et le Qatar, et d’un allié qui lui donne une extension en Méditerranée.  C’est l’application d’une géopolitique terrestre et navale largement pensée au début des années 2000 (la doctrine de la patrie bleue date de 2006, théorisée par l’amiral Gürdeniz) qui a pour triple objectif de contrôler les routes de l’énergie, des migrations et du monde turc

Son deuxième allié, c’est l’Azerbaïdjan.


Allié naturel contre l’ennemi historique commun – l’Arménie -, Bakou n’a cessé depuis sa défaite de 1994 de vouloir prendre sa revanche. Profitant de la manne pétrolière et gazière, elle s’armera massivement auprès de la Russie, mais, par souci de diversification, auprès d’Israël et de la Turquie. 

L’alliance Bakou-Tel-Aviv est mutuellement avantageuse : l’Azerbaïdjan y trouve un fournisseur d’armement fiable (drones, blindés, défense sol-air de longue portée, missiles anti-chars, patrouilleurs armés sur la Caspienne) tandis qu’Israël possède enfin un observatoire sur l’Iran (l’antenne azérie du Mossad était la plus importante après New-Dehli) d’où il peut lancer ses raids – directs ou informatiques – sur le programme nucléaire iranien. 

la Turquie compte naturellement au rang des fournisseurs d’armements ; elle lui fournira surtout des moyens d’observation et de frappes aériennes (drones de surveillance, munitions maraudeuses) et de saturation (lance-roquettes), en renforçant aussi l’efficacité des armes russes (missiles anti-chars, optronique nocturne, blindage sur chars et hélicoptères). 

Son engagement dans le conflit du Haut-Karabagh est plus profond qu’on ne le lit : la campagne a été préparée à l’été ensemble ; les conseillers turcs étaient présents sur le champ de bataille, opérant parfois les drones ; son réservoir d’islamistes, lâché sur le terrain avec la consigne de ramener des têtes (payées 100$ l’unité) dans une guerre de la terreur parfaitement assumée. 

Sa rétribution est considérable : l’Azerbaïdjan allié obtient un corridor traversant l’Arménie qui lui permettra d’être connecté à sa province de Nakhitchevan, établissant de fait une ligne de continuité entre la Turquie, l’Azerbaïdjan, la Caspienne et le reste du monde turc


Ces deux alliances sont toutefois contenues par son partenaire, la Russie. 

Ce partenariat a un but à Moscou : détacher la Turquie du camp occidental, l’utiliser comme cheval de Troie pour faire imploser l’OTAN, son vieil ennemi (la vente d’une batterie – et bientôt d’une deuxième – de S-400 mais aussi les provocations turques en Méditerranée contre la Grèce, Chypre et la France y contribuent) ; en échange, un nécessaire condominium s’impose en Syrie, puisque Moscou sait que la province d’Idlib est vitale pour assurer la protection anti-kurde de la Turquie ; l’engagement turc en Libye, nécessaire pour parfaire son contrôle des routes du gaz et des migrations, a obligé la Russie à réagir : ce sera la ligne rouge Syrte-Al-Juffrah. 

C’est peu dire que l’engagement turc dans le Caucase n’est pas une bonne nouvelle pour Moscou : le silence russe durant le conflit s’explique par la volonté d’aboutir à un compromis qui ne la compromet pas avec ses alliés régionaux, c’est-à-dire tous les protagonistes du conflit. Le moyen de sortir par le haut de cette impasse sera le plan de paix qui l’impose comme force de protection. Du grand art diplomatique mais qui n’empêche pas la Russie de tracer des lignes rouges : renvoi des mercenaires islamistes, rappel à la raison par d’opportuns bombardements dans la province-tampon d’Idlib durant le conflit caucasien, imposition de ses troupes comme seules troupes de maintien de la paix. En dépit de son succès in extremis, la Russie doit désormais accepter une co-gestion de plus avec la Turquie, cette fois-ci dans son « proche étranger« . 

Le triangle des bases turques (Qatar, Soudan, Somalie) annonce-t-il le prochain terrain de confrontation ?

Se prépare déjà un autre champ de confrontation : la corne de l’Afrique où la Turquie prépare sa présence en Somalie et au Soudan (projet de base de Suakin, ancien port ottoman). 

Avec Doha déjà opérationnel, Modagiscio et Suakin en projet, la Turquie réalise une triangulation de bases et d’alliances qui enserre ses ennemis du Golfe, aide au contrôle de la Mer rouge et permet une extension vers l’Afrique, un de ses traditionnels débouchés.

La Russie qui a repris langue avec l’Ethiopie (ventes d’armes importantes) vient de signer un accord (6 novembre) visant à créer point d’appui technique (contrairement à Tortose en Syrie) de ses bâtiments de guerre à Port Soudan à Flamingo Bay

Les dés sont en place : qui les bougera le premier ?

N°2 : Pologne : après l’Allemagne, un plaidoyer en faveur du rôle européen des États-Unis

Après les trois discours d’AKK dont les deux « fondamentaux » (Grundsatzrede) du 23 octobre et du 17 novembre, c’est au tour de M. Mariusz Błaszczak de publier son plaidoyer en faveur du rôle européen des États-Unis dans l’édition de Politico du 25 novembre dernier :

Le fondement de la sécurité en Europe demeure l’alliance entre les États-Unis et les pays européens via l’OTAN, matérialisée par le stationnement de troupes américaines sur le sol des pays européens ;

La relation spéciale que la Pologne a souhaitée engager avec les Éats-Unis en direct et via l’OTAN, vient de son expérience historique négative vis-à-vis de la Russie, une expérience négative partagée par les pays d’Europe centrale et orientale ;

La Pologne ne comprend pas que cette opinion ne soit pas comprise par certains dirigeants occidentaux ; elle rappelle donc sa position : la Russie demeurant agressive et surarmée, l’alliance américaine doit être plus étroite que jamais et le parapluie nucléaire américain est le seul moyen crédible de maintenir l’équilibre ;

La Pologne partage ainsi complètement les vues allemandes telles qu’exprimées par la ministre de la défense : l’illusion d’une autonomie stratégique européenne doit être abandonnée ;

La Pologne, en attirant à elle les contingents américains, ne souhaite pas en dégarnir les autres pays européens ; elle considère que les pays européens ont bien compris le sens qu’elle attachait à la présence physique de troupes américaines sur son sol (QG du 5ème Corps d’armée, 5500 hommes en prévision de déploiement ; infrastructures pour le déploiement en urgence opérationnelle d’un corps de réaction immédiate), qui demeure le flanc oriental de l’OTAN ;

La Pologne tire la conclusion de cette alliance en dépensant plus de 2% de son PIB pour sa défense ;

L’effort de défense de la Pologne est aussi un effort de défense européen : Varsovie participe à l’ensemble des coopérations européennes de défense.

N°3 : Allemagne : l’embargo sur les ventes d’armes à l’Arabie reconduit ?

Imposé en novembre 2018 lors de l’affaire Kashoggi, l’embargo allemand sur les ventes d’armes à Riyadh a toutes les chances d’être reconduit en fin d’année jusqu’aux élections allemandes (septembre 2021). C’est d’ailleurs ce qu’anticipait le ministre saoudien des Affaires étrangères lorsqu’il affirmait à la mi-novembre que les armes allemandes n’intéressaient plus l’Arabie.

Ce choix souverain de l’Allemagne handicape la France en dépit de l’accord de minimis. Cet accord stipule que la France peut se passer de l’accord formel allemand dans les produits où le seuil en pourcentage est à 20 % (ou moins) de la valeur du système final qui fait l’objet d’une exportation.

Ce seuil, déjà élevé, pourrait être porté à un niveau plus élevé si l’on en croit le rapport de la Commission des AE sur le contrôle export (page 100) car le seuil de 20% pourrait inciter (et on les comprend) les industriels français à pratiquer le german-free, c’est-à-dire à développer des produits strictement indépendants de l’Allemagne : « cet accord risque de substituer à la tentation du « German-free » une incitation pour les industriels français à développer des équipements militaires au sein desquels la proportion de composants allemands reste inférieure au seuil « de minimis » fixé à 20 %. Il s’agit d’ailleurs d’une vraie crainte des industriels allemands. Les autorités françaises sont ouvertes à l’idée de porter ce seuil à un niveau plus élevé ».

Cette décision serait absurde car elle pénaliserait totalement les industriels français. Si l’Allemagne ne change pas sa politique envers l’Arabie, ce qui est son droit souverain, la France devra alors en tirer la conséquence qu’au-delà de l’Arabie, l’Allemagne n’est pas un partenaire fiable dans le domaine de l’armement.

N°4 : Grèce : renforcement de la relation diplomatique & défense avec les EAU

La visite du Premier Ministre Kyriakos Mitsotakis aux EAU a abouti à un renforcement substantiel de la relation diplomatique & défense entre la Grèce et les EAU.

La clause de défense mutuelle est la premier -et fondamental) résultat de cette relation ; elle va à la limite du possible entre deux pays ne partageant pas une organisation de défense et des frontières ensemble ; la diplomatie hellénique souligne que c’est la première depuis la 2nde Guerre Mondiale qu’Athènes signe ce type d’accords ;

Cette clause sera matérialisée par la mise sur pied de comités bilatéraux pour échanges d’informations, stationnement temporaire de militaires & équipements : elle s’apparente ainsi aux clauses des accords américains (dits SOFA, Status of Forces Agreement)

N°5 : la diplomatie navale de l’Italie et de l’Espagne

Pays discrets dotés d’industriels dynamiques, l’Italie et l’Espagne multiplient les initiatives navales dans le Golfe.

L’Italie a réussi son pari de faire coïncider sa carte des intérêts énergétiques (celle d’ENI) avec sa carte des ventes d’armes.

D’abord, en Egypte, où l’affaire Regeni (nom de cet étudiant tué en 2016 Egypte) avait gelé les relations diplomatiques ; c’est paradoxalement une vente de frégates (2 FREMM prélevées sur celles de la Marina Militare), validée au milieu des polémiques et de l’été, qui a permis un rétablissement progressif des relations bilatérales ;

Au Qatar ensuite, où le contrat de 5,2 milliards € obtenu en 2017 pour la fourniture d’un bâtiment amphibie, de quatre corvettes et de deux patrouilleurs, a permis à Rome d’élargir la coopération aux domaines de l’infrastructure (pour la coupe mondiale de football en 2022) et de l’armement ;

L’Espagne, de son côté, a réussi une percée remarquée en Arabie où le contrat de 5 corvettes devrait lui permettre de vendre également deux bâtiments de projection amphibie.

Cette diplomatie navale à laquelle on pourrait adjoindre l’Allemagne (voir infra, alertes sur TKMS), démontre combien M. Guillou, patron du GICAN, se trompe quand il prétend que les concurrents de la France sont chinois, sud-coréen ou autre : ils sont tous européens. Les contrats mentionnés sont tous perdus par la France au profit de ces compétiteurs européens…

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