Les télégrammes

par | 14 octobre 2021 | Newsletter

N°1 – Allemagne : deux leçons d’Afghanistan  

La débâcle afghane est durement commentée en Allemagne depuis la mi-août et pas uniquement en raison du coût de l’intervention allemande dans la durée (17 milliards €) ; le débat s’oriente sur deux thèmes, qui peuvent devenir deux décisions politiques majeures à la suite des élections du 26 septembre prochain :

  1. La politique de ventes d’armes et de formation à l’étranger :

 

  • L’extrême-gauche et les Verts critiquent le manque de vues stratégiques et éthiques du gouvernement fédéral qui, depuis 2002, a exporté pour 418,8 millions € d’armes à l’Afghanistan et formé l’armée nationale (seule véritable mission de son contingent placé sous mandat OTAN) ; le gouvernement joue sur l’ambigüité entre armement laissé par la Bundeswehret armement exporté : si le premier a été évacué, le second est resté en Afghanistan.
  • Peu importe aux mains de qui : l’opposition estime que la démonstration a été faite qu’il ne faut jamais exporter dans les zones de guerre, même à un gouvernement national reconnu internationalement (ce qui vaut pour l’Afghanistan vaut également, on l’a vu, avec les propos très critiqués de M. Habeck, Vice-Président des Verts sur le réarmement nécessaire de l’Ukraine, pays en conflit).

 

La politique allemande dans le domaine des ventes d’armes reviendra dans les thèmes qui seront discutés entre partenaires de la coalition des feux tricolores.

  1. La coordination de la politique étrangère et de défense de l’Allemagne. Le sentiment est en effet assez partagé au sein de la classe politique que l’Allemagne ne dispose pas d’un instrument interministériel susceptible de coordonner les politiques menées par les différents ministères (Economie, Finances, Développement, Défense et Affaires étrangères, Intérieur) :
  • Idée originelle d’AKK, reprise par M. Armin Laschet, , l’extension du rôle du Conseil de Sécurité (BSRou Bundessicherheitsrat) prend une dimension nouvelle après l’analyse critique de l’engagement (et du désengagement) allemand d’Afghanistan : elle est désormais partagée par la F.D.P, notamment par le neveu d’un ancien libéral très influent, Alexander, Graf Lambsdorff, mais n’a jamais été évoquée par les Verts et la SPD : un thème qu’il sera intéressant donc de suivre dans les discussions autour d’un contrat de coalition ;
  • L’idée est de rendre permanent l’actuel Bundessicherheitsrat(BSR) au sein de la Chancellerie et d’étendre son périmètre à d’autres thèmes et donc à d’autres ministres ou services ; la question, si sensible des exportations d’armement, actuellement traité par le BSR, comité non permanent et essentiellement axé sur ce sujet, serait transférée à ce nouveau « Nationaler Sicherheitsrat » ;
  • Ce Conseil prendrait à la fin de la première année puis de la troisième année de la législature des orientations qui seront ensuite débattues par le

Certains experts estiment cependant que si l’idée est intéressante, elle pourrait trop exposer le Chancelier en transférant la responsabilité de toute la politique étrangère à la Chancellerie. M. Olaf Scholz qui a toutes les chances de devenir Chancelier, s’intéressera-t-il à la politique étrangère au point d’en assumer par ce biais le rôle central ?

 

Au-delà de ce point, l’opinion générale qui prévaut dans les instituts de réflexion est que le gouvernement fédéral a besoin d’une plus grande coordination dans l’évaluation des grands dossiers internationaux et les décisions qui en découlent.

 

N°2 – Algérie- France : commentaires de M. Lugan sur la crise diplomatique

 Spécialiste de l’Algérie, M. Lugan a commenté la crise diplomatique actuelle entre la France et l’Algérie sur son site (l’Afrique réelle) dans ces termes que nous faisons nôtres :

« L’Algérie vient de rappeler en consultation son ambassadeur à Paris, puis elle a décidé de fermer son espace aérien aux avions français ravitaillant Barkhane. La raison ? Simple calcul électoral ou véritable et louable prise de conscience, le président Macron qui, jusque-là, parlait de la colonisation comme d’un « crime contre l’humanité », vient étonnamment de faire preuve de « virilité » en dénonçant le cœur du « Système » qui pompe la substance de l’Algérie depuis 1962. Deux points de la déclaration présidentielle ont littéralement ulcéré les dirigeants algériens :

1) Les prédateurs qui dirigent l’Algérie survivent à travers une rente mémorielle entretenue par une fausse histoire.


2) L’existence de l’Algérie comme nation est discutable puisqu’elle est directement passée de la colonisation turque à la colonisation française. Or les dirigeants d’Alger ne dénoncent jamais la première.


Le président Macron aurait-il donc lu mon livre Algérie, l’histoire à l’endroit
un livre expédié à l’Elysée au moment de la publication du lamentable « rapport Stora », et dans lequel la fausse histoire algérienne est démontée en dix chapitres ? L’on pourrait en effet le penser puisque, l’Algérie vit effectivement au rythme d’une fausse histoire entretenue par une association sangsue, l’ « Organisation nationale des moudjahidines » (ONM), les « anciens combattants ». Or, comme l’a déclaré l’ancien ministre Abdeslam Ali Rachidi, « tout le monde sait que 90% des anciens combattants, les moudjahidine, sont des faux » (El Watan, 12 décembre 2015). J’ai ainsi démontré, toujours dans mon livre, que les moudjahidine furent en réalité cinq fois moins nombreux que les Algériens combattant dans les rangs de l’armée française.


En 2008, Nouredine Aït Hamouda, député du RCD (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie), a lui-même pulvérisé cette fausse histoire et son mythe du 1,5 million morts causés par la guerre d’indépendance. Un chiffre que tous les Algériens sérieux considèrent comme totalement fantaisiste, mais qui permet au « Système » de justifier le nombre surréaliste des veuves et des orphelins, soit 2 millions de porteurs de la carte de moudjahidine et d’ayants-droit, dont les ¾ sont des faux…

Ces faux moudjahidine qui vivent de la rente mémorielle née de la fausse histoire, bénéficient du 3e budget de l’État, juste derrière ceux de l’Éducation et de la Défense. Car, « originalité » algérienneet contrairement à la loi naturelle voulant que plus on avance dans le temps, moins il y a de gens qui ont connu Abd el-Kader…, en Algérie, tout au contraire, plus les années passent, et plus le nombre des « anciens combattants » augmente… Ainsi, fin 1962 – début 1963, l’Algérie comptait 6000 moudjahidine identifiés, 70 000 en 1972 et 200 000 en 2017…


Comment regarder l’histoire en face quand, en Algérie, six décennies après l’indépendance, l’on obtient encore la carte d’ancien moudjahidine sur la simple déclaration de « faits d’armes » imaginaires ? La raison est que ses détenteurs ainsi que leurs ayants-droit touchent une rente de l’État, bénéficient de prérogatives, jouissent de prébendes et disposent de passe-droits. Cette carte permet également d’obtenir une licence de taxi ou de débit de boisson, des facilités d’importation, notamment de voitures hors taxes, des réductions du prix des billets d’avion, des facilités de crédit, des emplois réservés, des possibilités de départ à la retraite, des avancements plus rapides, des priorités au logement etc.

Dans ces conditions, toute remise en question de la fausse histoire entrainerait la ruine des prébendiers et la mort du « Système ». Voilà donc pourquoi les dirigeants algériens se sont directement sentis visés par les propos du président Macron.

 
La situation économique, sociale, politique et morale de l’Algérie est à ce point catastrophique que des milliers de jeunes sans espoir tentent l’aventure mortelle de la haraga
la traversée de la Méditerranée. Quant au « Système », totalitaire et impuissant tout à la fois, acculé par la rue dans une impasse, il est aux abois.  Réduit aux expédients et aux basses manœuvres, afin de tenter de faire diversion, voilà pourquoi, totalement isolé diplomatiquement et coupé de sa propre population, il a ordonné une double offensive, à la fois contre le Maroc, d’où la rupture des relations diplomatiques avec Rabat (voir le numéro d’octobre de l’Afrique Réelle) et contre la France. Une fuite en avant suicidaire. »

 

N°3 – Bahreïn et Maroc : la politique d’alliance extérieure d’Israël bat son plein

Israël poursuit sa stratégie d’alliances extérieures lointaines, menée depuis les années 50 pour désenclaver sa diplomatie et lui donner une allonge mondiale.

A Bahreïn, l’ouverture de l’ambassade israélienne à Manama concrétise la reconnaissance de l’État d’Israël par cet émirat ; même si le Qatar et l’Arabie saoudite n’ont pas souhaité s’associer à ce virage diplomatique, Israël a mis en place depuis quelque temps les canaux de communication nécessaires à sa diplomatie anti-iranienne.

Mais c’est au Maroc que le rapprochement est le plus spectaculaire. Après la visite du Président Yaïr Lapid, ce sont les ministres de l’Économie et de la Défense qui se rendront à Rabat pour conclure un certain nombre d’accords de partenariats. S’agissant de la Défense, Israël propose au Maroc sa gamme de drones-maraudeurs ou suicides (Harop, SkyStriker) qui complèteront les 13 Bayraktar TB2 acquis auprès de la Turquie.

 

N° 4 – Royaume-Uni : le Global Britain en marche 

La participation du Royaume-Uni au pacte AUKUS qui a évincé la France du contrat australien de fourniture de sous-marins Shorfin Barracuda en Australie illustre en vérité la politique du Global Britain.

Mise en place alors que le Brexit n’était pas encore acté, cette stratégie « des mains libres » était déjà visible dans la reconquête de ses bastions traditionnels et la conquête d’autres horizons ; les marchés d’armement que le Royaume-Uni avait conclus et les coopérations militaires qu’elle renforçait étaient déjà des signes avant-coureurs :

 

  • En 2015, avec l’accord d’Oman, le ministère de la Défense britannique modernisait la base navale de Duqm, située stratégiquement sur l’Océan indien, afin d’y faire stationner ses deux porte-aéronefs ; l’investissement sera complété en 2020 afin d’agrandir la base ;
  • En juin 2018, en Australie, elle remportait le contrat de fourniture de 9 frégates Hunter, dérivés de sa T-26, premier signe d’un ancrage renouvelé dans son Commonwealth ;
  • En février 2019, BAE Systems remportait de manière très controversée le contrat de 15 frégates (baptisés Canadian Surface Combatants), confirmant la reconquête de ses bastions traditionnels ;
  • En mai dernier, elle signait un contrat de deux frégates (l’ArrowHead 140) avec l’Indonésie, assortie en septembre suivant d’un transfert de licences vers le chantier indonésien retenu ;
  • En septembre, elle signait un « partenariat du futur » avec les EAU, partenariat couvrant tous les grands domaines d’avenir (Défense, santé, énergie, transport).

 

On le voit : le Global Britain est une stratégie coordonnée, destinée à propulser le Royaume-Uni loin des remous du Brexit et lui redonner une stature internationale très effacée au cours des deux dernières décennies.

 

N°5 – Russie : horizon dégagé pour Vladimir Poutine après les élections législatives

Les élections législatives russes se sont déroulées du 17 au 19 septembre derniers. Nous empruntons à Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe de la chambre de commerce de Moscou l’analyse suivante du scrutin et de ses perspectives : « Ayant recueilli 49,8 % au scrutin de liste et étant en tête dans 199 circonscriptions, Russie unie devrait compter 324 députés dans la future Douma d’Etat. C’est sensiblement plus que lui accordaient les derniers sondages (…) Le recul du parti du pouvoir par rapport à la précédente mandature (54,2 %, 343 sièges) est donc limité ; il ne reflète clairement pas l’érosion de sa popularité observée depuis 2018 dans l’opinion. Les nouvelles mesures sociales annoncées par Vladimir Poutine lors du congrès de Russie unie fin août et la popularité des personnalités conduisant la liste nationale (les ministres de la Défense et des affaires étrangères Sergueï Choïgou et Sergueï Lavrov, le médecin-chef de l’Hôpital-COVID de Kommounarka Denis Protsenko et la directrice du Centre Sirius pour enfants surdoués Elena Chmeleva) n’expliquent pas tout. (…) Enfin, le renouvellement du groupe Russie unie ne doit pas être sous-estimé, ni par son ampleur ni par son impact à moyen-terme : les jeunes députés du parti du pouvoir élus le 19 septembre seront en effet sans doute présents après 2026 et façonneront dans une certaine mesure l’après-Poutine.

(…)

« De façon générale, l’horizon paraît désormais dégagé pour Vladimir Poutine et le pouvoir russe. L’épreuve des législatives, qui rendait beaucoup de fonctionnaires du pouvoir fébriles, n’a été qu’une formalité sans turbulences ; la hausse des cours des hydrocarbures donnent à l’Etat d’importantes marges de manœuvre budgétaires, qu’il est loin d’avoir épuisées malgré quelques gestes en directions des familles et des retraités notamment ; enfin, le sommet Poutine-Biden de Genève le 16 juin dernier, s’il n’a pas sonné l’heure de la réconciliation avec les Etats-Unis, a en revanche mis un terme à l’escalade de la confrontation avec les Occidentaux, désormais plus focalisés sur la Chine. Reste à savoir ce que le Kremlin entend faire de cette période qui s’annonce plus calme, notamment dans la perspective de la présidentielle de 2024. »

 

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