Les télégrammes

par | 1 octobre 2021 | Newsletter

N°1 – Afghanistan : les craintes du renseignement israélien

Les responsables israéliens surveillent nerveusement et attentivement la situation en Afghanistan, convaincus que la chute du gouvernement permettra à Al-Qaida et à l’État islamique de trouver un refuge sûr et inexpugnable pour commettre des attaques terroristes contre des cibles américaines et israéliennes dans le monde.

Pour la communauté israélienne du renseignement, la débâcle occidentale en Afghanistan annonce à la fois un « trou noir » et un «  jour noir » :

Trou noir parce que le pays, plus qu’un tombeau d’empires et de conquérants, est un refuge inaccessible au renseignement occidental, Russie comprise, d’où toutes les surprises en matière de terrorisme peuvent désormais avoir lieu de manière indécelable. Le sentiment parmi les talibans et Al-Qaida est qu’après avoir vaincu les États-Unis en Afghanistan, la « porte est grande ouverte » (selon un ancien directeur du Mossad) pour lancer des attaques terroristes depuis l’intérieur de l’Afghanistan ;

Jour noir car comme le 30 avril 1975, les 14 et 15 août 2021 resteront comme les jours où les promesses américaines ne valent rien en dépit de promesses et de programmes dotés de milliards de dollars. Pour le Mossad, la façon dont les États-Unis s’enfuient et abandonnent un pays aux atrocités des groupes terroristes est un mauvais signe qui aura des effets majeurs sur certains pays. Chaque pays de la région comme l’Égypte, l’Arabie saoudite et Bahreïn qui se considérait comme un allié des États-Unis comprend maintenant qu’il ne peut pas compter sur les États-Unis dans une crise militaire. Cette conclusion ne peut que renforcer parmi les dirigeants du Proche-Orient et du Golfe le sentiment qu’il faut renforcer leurs relations de défense avec la Russie et la Chine ou qu’en dépit des sanctions américaines, ils ont eu raison de les nouer… 

Pratiquement, Israël note toutefois que pour lui, « la politique périphérique » (chercher des alliés hors de sa région pour combattre ses ennemis depuis l’extérieur) qui a toujours été la sienne depuis les années 50, s’en trouve renforcée : la chute de l’Afghanistan crée un espace permettant à Israël de renforcer ses liens de défense avec des pays qui pourraient être à la recherche d’un partenaire plus localisé. On attend donc en Israël un renforcement des relations avec l’Inde et Singapour, ses deux points d’appui dans la région, mais aussi avec d’autres pays comme les Philippines, la Thaïlande, la Malaisie et même l’Indonésie, sans parler des pays de l’accord d’Abraham (voir infra, la proposition israélienne de bâtir un OTAN du Golfe). 

N°2 – Algérie : rupture des relations diplomatiques avec le Maroc

L’été aura été marqué également par la rupture des relations diplomatiques entre l’Algérie (qui en est à l’origine) et le Maroc. Nous empruntons à Bernard Lugan (communiqué de presse du 25 août) l’analyse suivante: « Aboutissement d’une tension qui n’a cessé de croître ces dernières années, l’Algérie vient de rompre ses relations diplomatiques avec le Maroc. Le contentieux entre les deux pays est certes d’ordre politique, mais également historico-psychologique. Pour quatre grandes raisons :

 

Directement passée de la colonisation turque à la colonisation française, l’Algérie jalouse le Maroc et ses 1200 ans d’histoire. Elle refuse ainsi d’admettre que les brillantes principautés de Tlemcen à l’ouest, et de Bougie à l’est, ne constituèrent pas les matrices de l’Algérie, quand Fès et Marrakech créaient le Maroc. Avec les Idrissides, les Almoravides, les Almohades, les Saadiens, les Mérinides et les Alaouites, durant 1200 ans, le Maroc développa en effet un État, puis des Empires s’étendant à certaines époques sur tout le Maghreb, une partie de l’Espagne et jusqu’à Tombouctou. Rien de tel à l’est de la Moulouya, où, ni les Zianides de Tlemcen, ni les Hafsides de Bougie, n’eurent un destin comparable à celui des grandes dynasties marocaines. Là est le non-dit de toute la politique maghrébine d’Alger ;

Les dirigeants algériens ne veulent pas reconnaître qu’ils ont hérité de la France de territoires historiquement marocains, la colonisation française ayant amputé le Maroc au profit des départements français d’Algérie. Voilà pourquoi le Touat, la Saoura, le Tidikelt, le Gourara et la région de Tindouf sont aujourd’hui algériens. Ils refusent d’admettre qu’au moment des indépendances, il fut demandé au Maroc millénaire d’entériner ces amputations territoriales faites au profit d’une Algérie née au mois de juillet 1962 ;

Pour une Algérie, « enclavée » dans cette mer fermée qu’est la Méditerranée, il est insupportable de constater qu’avec la récupération de ses provinces sahariennes, le Maroc dispose d’une immense façade maritime océanique partant de Tanger au nord, jusqu’à la frontière avec la Mauritanie au sud, ouvrant ainsi le royaume à la fois sur le « grand large » atlantique et sur l’Afrique de l’Ouest. Refusant obstinément d’admettre cette réalité, l’Algérie porte à bout de bras le Polisario pour tenter d’affaiblir le Maroc. Or, pour Alger, il y a urgence.

L’Algérie traverse enfin une très profonde crise économique, politique, institutionnelle et identitaire. Il lui faut donc tenter de rassembler les énergies nationales et pour cela, depuis l’indépendance, elle a toujours eu recours à deux boucs émissaires : la France et le Maroc. Actuellement, pour des raisons diverses, elle a besoin de la France. Reste donc le Maroc. En espérant que cette politique de fuite en avant ne débouchera pas sur une nouvelle « guerre des sables », comme en 1963. »

Commentaires : l’avenir de l’Algérie est un sujet de préoccupation stratégique pour l’Europe et la France tout particulièrement. Objet d’études poussées des états-majors, il est aussi au cœur de nos réflexions sur la paix en Méditerranée, compte tenu de la militarisation irrationnelle du pays, d’hypothétiques aventures militaires d’un FLN en déroute (contre le Maroc via le front Polisario, la Libye, l’Afrique centrale) et naturellement d’un islamisme, battu mais qui n’a pas disparu.

N° 3 – Qatar : l’influence turque dans le domaine naval

Présente avec une base de plus de 5000 hommes, la Turquie confirme son emprise sur le Qatar. La livraison, cet été, d’un bâtiment d’entraînement pour les cadets de la Marine qatarie illustre l’alliance entre Doha et Ankara déjà matérialisée par des ventes d’intercepteurs, des accords industriels de co-production d’armement naval, la création d’une académie de marine et une assistance technique.

N°4 – Un OTAN du Golfe ?

Le Premier ministre israélien, M. Benett, a proposé la création d’un OTAN du Golfe, associant l’ensemble des pays de l’accord d’Abraham, la Jordanie et l’Égypte, tous pays ayant normalisé leur relation avec Israël. L’objectif de Tel-Aviv dans cette politique périphérique est triple : constituer une coalition des pays contre l’Iran, maintenir les États-Unis présents dans la région à l’heure d’un certain désengagement et permettre à son industrie d’armement de prendre des parts d’un marché qui lui est longtemps resté incessible dans la Défense (et non dans la sécurité).

N°5 – Mer de Chine méridionale : la stratégie chinoise des « coercitions hybrides »

Nouveau coup de force de la Chine : depuis le 1er septembre, Pékin a commencé d’exiger des navires étrangers qu’ils signalent leurs indicatifs d’appel et leur cargaison avant de naviguer dans sa « mer territoriale« , un terme qui s’applique à toutes les îles qu’elle revendique dans la mer de Chine méridionale et même au-delà.

Il s’agit clairement d’une nouvelle tentative de Pékin de contrôler le trafic civil et militaire autour du territoire qu’il revendique : de la mer de Chine méridionale à Taïwan, à ses îles périphériques et la chaîne d’îles Senkaku : « les règles de signalement s’appliquent aux sous-marins, aux navires nucléaires, aux navires transportant des matières radioactives ainsi qu’aux navires transportant des substances toxiques et dangereuses, notamment du pétrole, des produits chimiques et des gaz liquéfiés« , a déclaré l’Autorité maritime de Chine.

Commentaires : cette disposition n’est que l’une des nombreuses manifestations de la stratégie chinoise des coercitions hybrides. L’entrée en vigueur, le 1er février 2021, de la loi chinoise portant sur la police maritime, qui évoque la possibilité de l’usage de la force armée par les garde-côtes du pays, l’accompagnement systématique des bâtiments de guerre étrangers dans ce que la Chine revendique comme étant SA mer, sont d’autres témoins de la politique d’étouffement de la Chine de tout rival stratégique. Au bilan, on assiste à la multiplication de situations dites de « zones grises » en mer, c’est-à-dire de tensions ne relevant ni du temps de guerre ni du temps de paix et qui, toutes, violent la souveraineté et les droits maritimes des pays riverains ou dont les bâtiments (de guerre ou civils) sont en transit.

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