Les télégrammes

par | 8 février 2021 | Newsletter

N°1 : le Traité d’Interdiction des armes nucléaires (TIAN), une menace contre la dissuasion

Le 22 janvier, le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) entrait en vigueur. Ce traité s’inscrit dans le droit fil du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires de 1968 (entré en vigueur le 5 mars 1970) mais qu’il dépasse considérablement.

Le TIAN interdit expressément et catégoriquement d’employer, de menacer d’employer, de mettre au point, de produire, de mettre à l’essai et de stocker de telles armes. Il fait aussi obligation à tous les États parties de ne jamais aider, encourager ou inciter quiconque, de quelque manière que ce soit, à se livrer à l’une ou l’autre des activités interdites au titre de son article premier. 

Ce Traité qui ne s’adresse qu’aux démocraties occidentales (oubliant la Chine, la Corée du Nord et l’Iran) et qui organise la concurrence directe avec le Traité de Non-Prolifération (TNP) est fondamentalement nocif : voilà pourquoi.

La France a toujours été en faveur d’une régulation par le droit des compétitions stratégiques entre Etats : elle a ainsi toujours encouragé les dispositifs de vérification, de transparence et de coercition des capacités militaires jugées déstabilisatrices ; elle a ainsi condamné les retraits unilatéraux américains des accords FNI (forces nucléaires intermédiaires, 500 à 5500km), Start & New Start (réduction des arsenaux américain et russe déployés à 1550 têtes nucléaires), car ils ont provoqué la relance de la compétition stratégique entre ces deux pays, faisant ainsi de l’Europe le lieu d’un surarmement russe (dans l’enclave de Kaliningrad) et de bases anti-missiles américaines (Pologne et Roumanie), dont les Russes estiment, non sans raison, qu’elles peuvent se transformer en bases plus offensives aux frontières de la Russie ; 

En Europe, seuls la France et le Royaume-Uni connaissent leur grammaire nucléaire et savent donc que la prolifération nucléaire et des technologies de missiles est un danger réel qu’il convient d’observer (par le renseignement) pour mieux la réduire (diplomatiquement voire activement). Notons que l’Allemagne s’est également opposée à ce traité : elle soutient la dissuasion de l’OTAN et que l’Alliance soit une alliance nucléaire, même si elle ne mentionne JAMAIS (voir les discours d’AKK du 23 octobre et du 17 novembre) l’apport de la dissuasion française dans la sécurité de l’Europe par sa simple existence (mais indépendante…) ;

le Traité de Non-Prolifération nucléaire permet de garantir, en dépit de ses échecs (Israël, Afrique du Sud, Inde, Pakistan, Corée du Nord, Iran) et de son caractère inégalitaire assumé (ceux qui ont le feu nucléaire, le gardent; ceux qui ne l’ont, ne l’auront jamais), un statu-quo qui bénéficie à la France : la France milite ainsi pour que soient ratifiés au plus vite le traité d’interdiction des essais nucléaires (puisqu’elle a opté pour la simulation et a démantelé ses installations dans le Pacifique) et celui de fabrication des matières fissiles ; 

En revanche, la France s’oppose à juste titre au traité d’interdiction des armes nucléaires, qui reviendrait à la priver totalement de sa dissuasion. 

La France a déjà beaucoup désarmé : fin des missiles sol-sol nucléaires Pluton & Hadès (mobiles) et du plateau d’Albion (fixes) ; démantèlement des installations du Pacifique, réduction d’un tiers de l’arsenal (armes, arsenaux, plateformes) , arrêt de la production de la matière fissile : peu d pays en ont fait autant ;

Le traité sur l’interdiction des armes nucléaires ne servira pas la cause du désarmement, puisqu’aucun État disposant de l’arme nucléaire ne le signera : il n’aura donc pas d’impact dans le monde réel en termes de diminution de la taille des arsenaux. 

Par ailleurs, c’est un traité qui fragilise l’approche réaliste et d’un désarmement s’effectuant étape par étape.

Ce Traité est ainsi l’occasion de réaffirmer clairement notre vision de ce sujet : dissuasion nucléaire rationnelle, calculée au plus juste pour la défense ultime de nos intérêts nationaux, modernisée régulièrement dans toutes ses composantes, strictement nationale et non partagée ; désarmement par étapes et sous régime de vérification des arsenaux russes & américains (retour aux traités FNI et Start, virage que l’Administration Biden est en train de prendre) ; lutte contre la prolifération des technologies nucléaires & missiles (renseignement, observation, sanction voire actions). 

Pour la France, l’arme nucléaire ne peut se concevoir en dehors de la dissuasion. Autrement dit, « il ne peut y avoir de dissuasion que nucléaire et il ne saurait y avoir d’arme nucléaire que de dissuasion ». La France condamne donc à juste titre l’utilisation tactique du nucléaire tout en condamnant le traité d’interdiction des armes nucléaires. 

Cette position creuse, il est vrai, un double fossé entre la France et ses partenaires européens : elle condamne donc l’utilisation des bombes nucléaires tactiques (bombes à gravitation) américaines que certains pays (Belgique, Italie, Allemagne, Pays-Bas) mettent en œuvre sous tutelle des Etats-Unis, et elle s’oppose à la position anti-nucléaire de pays comme l’Irlande ou l’Autriche.

Elle n’a donc qu’un seul allié nucléaire en Europe : le Royaume-Uni.

N°2 : Israël ira-t-il en guerre contre l’Iran ?

Israël a prévenu : si les Etats-Unis assouplissent le régime des sanctions contre l’Iran et reviennent dans l’accord 5+1 même amélioré, il n’aura pas d’autre choix que d’attaquer l’Iran. L’avertissement le plus net a été lancé par un proche du Premier Ministre : Tzachi Hanegbi, ministre des colonies, mais aussi ancien parachutiste et proche de Nentayahu : « If the United States government rejoins the nuclear deal — and that seems to be the stated policy as of now — the practical result will be that Israel will again be alone against Iran. By the end of the deal Iran will have received a green light from the world, including the United States, to continue with its nuclear weapons program (sur la chaîne Kan news).

La conviction que l’Administration Biden ignorera les avertissements israéliens et fera tout pour aboutir à un nouvel accord avec l’Iran, est ancrée fortement en Israël dans tous les milieux politiques et militaires. Les mêmes estiment également que jamais l’Iran ne renoncera à la bombe en raison du statut d’impunité qu’elle lui donnera, suivant en cela l’exemple nord-coréen.

Il est donc temps pour Israël d’envoyer des messages clairs à l’Iran : chaque tentative d’enrichir suffisamment d’uranium pour faire une bombe sera contré brutalement, toutes les options étant sur la table dont la guerre ouverte, succédant aux années de guerre clandestine.

C’est dans cet esprit que la haute hiérarchie militaire israélienne demande au gouvernement une hausse de 1,2 milliard $ de son budget (après les 4 milliards $ de l’an passé) ; pour elle, une guerre est possible, nécessaire, voire souhaitable, en l’absence d’autres options. Le haut commandement a conscience qu’il lui faudra mener une guerre sur trois fronts : contre l’Iran, mais aussi au Liban et très probablement dans la Bande de Gaza.

Nulle surprise si le CEMA, le général Kochavi, a pris la décision, il y a plus de six mois, de débuter les travaux de planification pour qu’une solution militaire crédible soit prête « au cas où ». Son mot d’ordre ? Qu’elle soit être disponible sans délai, précise et destructrice (« available, accurate and destructive »).

N°3 : Golfe : la reprise des relations diplomatiques entre l’Arabie, les EAU et le Qatar

Même placée sous les auspices de deux intermédiaires défunts – le Sultan Qaboos d’Oman et le Cheick Sabah du Koweït -, la réconciliation apparente dont le sommet d’Al-Ula a été le témoin début janvier, ne cache pas les absences visibles et les arrière-pensées lisibles des acteurs impliqués.

Absences en premier lieu. Ni le souverain de Bahreïn, Hamad bin Isa Al Khalifa ni le Président El-Sissi n’ont assisté au sommet ; MBZ n’a pas souhaité pour sa part être présent à la photo finale du sommet et le Roi Salman était absent du Sommet.

Ces absences en disent assez sur les arrière-pensées des protagonistes :

Du côté du « Blockading qartet », les promoteurs de l’embargo dur contre le Qatar, le constat est certes celui d’un échec de la stratégie de blocus de 2017, d’un renforcement même du Qatar, mais également que l’équation de départ n’a pas changé. Le soutien qatari et turc aux Frères Musulmans demeure et constitue un péché originel et mortel aux yeux des EAU et de l’Egypte qui estiment toujours que leur régime est l’objet de tentatives indirectes du Qatar de déstabilisation ; le cas de Bahreïn est intéressant dans la mesure où un problème frontalier est le prétexte retenu pour ne pas participer au sommet : ce que l’Arabie ne pouvait faire à la face du GCC, des Etats-Unis et de l’Iran, Bahreïn l’a fait, le message indirect est clair ;

Côté qatari, où la mémoire est vive, on se souvient que l’Accord de novembre 2014 censé régler déjà la crise ouverte par le rappel des ambassadeurs saoudien et émirien de Doha en 2014 n’a pas été mis en œuvre faute d’engagements précis et tenus des deux parties, et que cet échec a en partie motivé l’ultimatum des 13 conditions, le blocus et le projet d’invasion du Qatar ; si la réconciliation diplomatique a été rapide, celle des décideurs, des sociétés et des économies sera beaucoup plus longue à être atteinte. On espère surtout que le front « contre-révolutionnaire » se fracturera devant ses échecs, dont le Yémen, où la stratégie des EAU (paix sous contrôle au Sud) n’est plus la même que celle de l’Arabie (en proie au Nord avec les Houthis) ou devant la normalisation avec Israël. Tel-Aviv est devenu l’allié stratégique des EAU, détrônant l’Arabie voire l’Egypte dans ce rôle.

Mais c’est peut-être du côté saoudien que les développements à venir seront les plus intéressants : reconnaître la défaite en la camouflant en réconciliation achète du temps : le temps de re-bâtir une alliance américaine aux contours et exigences incertaines, le temps de parachever la conquête du pouvoir.

N°4 : Allemagne : élection de M. Laschet, candidat de la continuité et de l’union

L’élection désormais confirmée, de M. Laschet comme Président de la CDU et très probable futur chancelier ne devrait pas changer les grandes directrices sur lesquelles se fonde la politique étrangère allemande depuis 1949, mais le nouveau Président de la CDU devrait lui apporter des inflexions suffisamment significatives pour raviver des partenariats que la Chancelière et son équipe avaient banalisés ou marginalisés par routine.

Candidat de la continuité dans certains changements :

La relation transatlantique ; au contraire de nombreux dirigeants de la CDU, exaspérés par les critiques répétées du Président Trump contre la politique de défense allemande, M. Laschet est resté, comme AKK, fidèle à la ligne intangible du parti : « les Etats-Unis sont le partenaire le plus important de l’Allemagne », mais, a-t-il souvent ajouté, « en dehors de l’Union Européenne ». Cette dernière précision est une inflexion notable par rapport aux discours d’AKK (des 23/10, 2 et 17/11/2020) où le poids militaire prépondérant des Etats-Unis dominait;

La relation avec l’UE pourrait, elle, changer sur la forme ; né à Aix-La Chapelle, Laschet est un homme des régions occidentales et chrétiennes de l’Europe, au contraire de Merkel, née à Hambourg, mais dont la première partie de sa vie s’est déroulée à l’Est avec un Père pasteur. Rhénan et catholique donc, il s’est souvent considéré proche d’Adenaueur et de Kohl. Il se décrit non comme pro-Européen, mais comme un Européen enthousiaste (« begeisterter Europäer »). Il a souvent écrit qu’il souhaitait que la décennie prochaine soit celle d’une « Allemagne européenne » (discours du 16 janvier) ; rencontrant trois mois le Président français ces derniers mois de campagne, il s’est prononcé pour « une impulsion franco-allemande », et a déploré que l’Allemagne ne soit pas engagée plus en avant avec M. Macron sur la voie des réformes de l’UE (conférence pour la sécurité, Munich, 2020) ;

Sur les autres dossiers, le Président de la CDU reprend les antiennes classiques de la politique étrangère allemande et confirme sa position de « candidat de la continuité » : 

La Chine est un partenaire économique important (propos également entonnés par AKK dans les trois discours cités plus haut) ;

L’inclusion de la Russie dont la présence est nécessaire sur nombre de dossiers (dont le gazoduc North-Sream-2).

Candidat de l’union politique

Candidat de la continuité, il est également le candidat de l’union :

En Rhénanie-Nord-Westphalie dont il est le ministre-Président, il gouverne avec la F.D.P ;

La relation avec les Verts s’en trouvera facilitée tant il apparaît que les questions européennes et écologiques seront les moteurs d’une convergence. Pour Laschet, la relation avec les verts ne sera pas une nouveauté : dans les années 90, les étudiants de la CDU (dont lui) et des Verts se retrouvaient dans un restaurant italien de Bonn puis de Berlin (d’om le surnom du groupe : la « pizza connection ») ;

Il est fort possible qu’il laisse d’ailleurs les AE et la Défense à son ancien rival, Norbert Röttgen, actuel Président de la Commission des AE au Bundestag.

Pour la France, le pire est à redouter dans une alliance CDU/CSU avec les Verts, car le contrat de coalition qu’il en sortira, risque d’accentuer les divorces franco-allemands, de la folie des éoliennes à la restriction des exportations d’armement en passant une politique migratoire encore plus laxiste.

N°5 : Oman : le Sultan organise le pouvoir pour assurer la continuité

Sultanat discret, mais influent, Oman a tout récemment réorganisé ses institutions. Confrontée à une crise économique et une succession sans heurts certes mais un peu confuse, Mascate se devait de réagir. Par une série de décrets, le Sultan Haitham a donc modifié le gouvernement omanais :

En instituant d’abord un Prince héritier : par un amendement spécial à la Loi Fondamentale (Basic Law) de 2006, le Sultan d’Oman a précisé que le Prince héritier serait le fils aîné du Sultan régnant dès l’âge de ses 22 ans : c’est désigner de facto Dhi Yazan bin Haitham comme premier Prince héritier d’Oman. L’apparition de ce dernier dans les media récemment et sa nomination, le 18 août dernier, au ministère de la Culture, lui donnait un air de favori pour le poste. Agé de 30 ans, passé comme il se doit à Oxford, c’est un diplomate de carrière qui a d’abord travaillé au ministère des Affaires étrangères (2013-2018) puis au Royaume-Uni (2018-2020) comme conseiller de l’Ambassadeur, avant d’être nommé ministre de trois départements regroupés : culture (comme son Père, mais sans le patrimoine dans son portefeuille), sports et jeunesse. Trois véhicules pour le faire apprécier et connaître à Oman et à l’étranger.

En réduisant le nombre de ministères de 26 à 19, ce qui s’est traduit par des changements de titulaires et de périmètres : c’est ainsi que la création du poste de Vice-Premier Ministre en charge de la défense, et confié justement à Shihab bin Tariq, frère du Sultan, coïncide avec le retrait de l’ancien ministre de la Défense, Badr bin Saud Al Busaidi ; dans le nouveau conseil des ministres, il n’y a plus de ministre de la Défense. Dans l’ensemble, les personnes nommées sont toutes des professionnels chevronnés de leur domaine (Affaires étrangères, Finances, etc).

En conservant aux postes-clés des fidèles : le ministre du Diwan, Khalid Al Busaidi, le ministre du Bureau royal, General Sultan Al Nu’mani, le ministre de l’énergie et des ressources minérales (ex-ministère du pétrole & gaz), Mohamed Al Rumhi restent.

La diplomatie omanaise devrait suivre le même cours qu’auparavant : discrète, efficace et tournée vers la médiation des conflits régionaux. Elle a notre plein soutien.

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