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Les télégrammes

par | 11 novembre 2021 | Newsletter

N°1 – la diplomatie de défense grecque

Avec la reconduction pour cinq ans de l’accord de coopération avec les Etats-Unis, la Grèce de M. Mitsotakis démontre le dynamisme de sa diplomatie de défense. Si sa relation de défense avec la France a été maintes fois soulignée ici, d’abord à l’occasion de la vente de rafale puis de frégates de défense et d’intervention, il est souvent méconnue qu’Athènes mène une politique active avec les pays riverains de la Méditerranée et au-delà. L’actualité récente l’a démontré :

En novembre 2020, la visite du Premier Ministre Kyriakos Mitsotakis aux EAU a abouti à un renforcement substantiel de la relation diplomatique & défense entre la Grèce et les EAU. La clause de défense mutuelle est la premier – et fondamental – résultat de cette relation ; elle va à la limite du possible entre deux pays ne partageant pas une organisation de défense et des frontières ensemble ; la diplomatie hellénique soulignait à cette occasion que c’est la première fois depuis la Seconde Guerre Mondiale qu’Athènes signe ce type d’accord. Cette clause sera matérialisée ensuite par la mise sur pied de comités bilatéraux pour échanges d’informations, stationnement temporaire de militaires & équipements : elle s’apparente ainsi aux clauses des accords américains (dits SOFA, Status of Forces Agreement).

Avec Israël, la relation est ancienne : de l’énergie, elle s’est étendue à la Défense : les sociétés Plasan et SK ont ainsi racheté le fabricant de véhicules blindés Elvo, et l’industrie israélienne a remporté de nombreux contrats de modernisation (des Apache), d’armement (Apache, mais aussi missiles Spike pour la défense des îles de la mer Egée) et de formation aéronautique (avec Elbit systems autour de l’avion italien M-346). Tel-Aviv qui a si longtemps armé le bras turc a ainsi opéré un virage à 180°…

Avec l’Arabie, la Grèce a également renforcé ses liens. Négocié en février par M. Dendias, ministre des Affaires étrangères, puis signée le 20 avril dernier, l’accord de stationnement de troupes entre la Grèce et l’Arabie, est désormais en vigueur avec l’envoi prochain de 80 militaires grecs qui serviront une batterie de lanceurs Patriot. Il s’agit de la location d’une batterie (6 lanceurs) destinée à partiellement compenser le retrait de 4 batteries américaines. Stationnée près de la capitale saoudienne, elle sera portée au standard PAC-3 par les Américains avec l’argent saoudien. La première étape de la coopération militaire entre les deux pays a eu lieu en mars dernier lorsque six F-15 de la Royal Saudi Air Force, basées à la 115th Combat Wing de Souda, ont réalisés avec la HAF des exercices à long rayon d’action de défense aérienne. En mai, l’armée de l’air hellénique a participé avec 4 F-16 block 50 du 341ème escadron à l’exercice « FalconEye II » organisé par la RSAF en Arabie saoudite.

Athènes a également noué des relations avec l’Egypte, combinant manœuvres et entrainements communs, après avoir réglé la question des ZEE respectives.

Face aux menées déstabilisatrices de la Turquie, la Grèce s’est ainsi entourée d’alliances défensives fondées sur la stabilité de la Méditerranée orientale et le respect du droit international. C’est ce que dira son Premier Ministre lors de la 76ème Assemblée Générale des Nations Unies : « I have a vision for the Eastern Mediterranean. Instead of fighting last century’s battles over hydrocarbons, a fading commodity, we have to join forces to cooperate against new common enemies – the climate crisis which affects both our countries equally, but also the threat of illegal migration. »

 

N°2 – la diplomatie de défense turque en Afrique

Trois faits ont tout récemment mis en exergue la diplomatie de défense turque en Afrique : la visite africaine du Président Erdogan, le contrat de drones Bayraktar TB2 au Maroc et la vente de deux patrouilleurs de 76m au Nigéria.

Depuis 2003, le Président turc a visité 27 pays africains : le continent est clairement la cible d’une offensive turque pleinement coordonnée entre diplomatie et complexe militaro-industriel et avec la Russie.

  1. De 2003 à 2021, le nombre d’ambassades turques est passé de 12 à 43 ;
  2. En 2020, le commerce bilatéral a atteint 25 milliards $ avec des investissements turcs de 7 milliards ;

Les ventes d’armes et les projets de ventes suivent ou précédent le drapeau turc :

 

Pays Matériel turc Détails contrats & projets
Sénégal

 

Ejder Yalcin (Véhicule blindé) 25 livrés en 2018
LST Echec face à Damen – soutien personnel d’Erdogan à Desan (propriété d’un de ses amis, M. Cenk Kaptanoglu
Surveillance maritime Etude pour un système de surveillance maritime complet
Togo Formation militaire – projets non identifiés de matériels Accord de coopération signé en 2021

Formation de commandos de forces spéciales

Niger Anka-S ou Bayraktar TB2 Compétition entre TAI et Baykar[1]
Nigéria LST-100 Echec face à Damen – offre déposée par le chantier Anadolu Denizcilik

Vente de 2 patrouilleurs par Dearsan à la Marine

Cobra 55 livrés en 2007

140 livrés en 2008

Ghana Cobra (VB) 40 livrés en 2020

3 livrés en 2018

14 livrés en 2019

Tchad Cobra (VB) 20 livrés en 2018
Mauritanie Cobra (VB) 18 commandés en 2015, livrés en 2018
Rwanda Cobra (VB) 30 livrés en 2012

46 livrés en 2017

Kenya Ares (design inconnu) Offre d’Ares pour patrouilleurs de la Marine
Somalie Kirpi 12 livrés en 2020 (cession)
Ethiopie Bayraktar TB2 Intérêt pour une acquisition contestée par l’Egypte
Tunisie Kirpi

Ejder Yalcin

Vuran (VB)

Anka-S

Ejder Yalcin

142 livrés en 2016 (trois versions)

70 livrés en 2017

9 livrés en 2019

3 systèmes, 6 véhicules en 2020

150 livrés en 2020 (80 millions $)

Maroc Bayraktar TB2 12+1 en réserve

70 millions $+110 millions en armement et formation

Commandés en avril, livrés en septembre 2021

Ouganda Hizir 30 livrés en 2019 (30 milllions $)
Angola Bayraktar TB2 Intérêt pour une acquisition

 

N°3 – Maroc : feuille de route avec Israël

Bien qu’alliés objectifs depuis les années 60, le resserrement des relations entre le Maroc et Israël prend actuellement le tour d’un véritable partenariat global, avec le déroulement d’une feuille de route visiblement planifiée depuis quelque temps :

  • Des visites diplomatiques régulières : AE (fin août) et défense (dans les six mois) ; invitation du Président Herzog pour Mohammed VI à se rendre en Israël ; réouverture des bureaux de liaisons réciproques ;
  • Des accords de coopération civils : services aériens, culture & sports ;
  • Des accords stratégiques négociés et/ou conclus :

La rupture des relations diplomatiques entre le Maroc et l’Algérie d’une part et le bombardement marocain de trois bus algériens, renforcent la tension régionale. Rabat souhaite ainsi muscler sa diplomatie de défense et ses armées.

 

Accord Entre Pour
Energétique Office national marocain des hydrocarbures et des mines (ONHYM) et Ratio Petroleum Exploration du bloc de Dakhla (Sahara occidental) : 129 000 km2. Il est situé dans la partie sud du Sahara occidental et s’étend jusqu’à la frontière avec la Mauritanie. Aux termes de cet accord, le Maroc toucherait une redevance de 7% si le pétrole est découvert à plus de 200 m sous les eaux avec une production de plus de 500 000 tonnes, et 3,5% pour le gaz naturel si l’extraction dépasse les 500 000 m3.
Défense SIBAT et ministère de la Défense Volet drones : Harop, commande (une centaine) et production locale ;

Volet avions d’armes : communications & pods & spice ;

Volet ISR : reconversion d’un G550 (sur 3) en avion ELINT par IAI/Elta en sous-traitance américaine (L3 Com) ;

Volet armée de terre : Spike-NLOS (véhicule Sandcat ou JLTV ou hélicoptère ?)

Cyber-sécurité Services Coopération sur l’Algérie

 

N°4 – Etats-Unis : ralentissement très net des projets FMS et ventes d’armes aux EAU et à l’Arabie 

La démission de Mme Grant de son poste de directrice de la DSCA, l’Agence Fédérale en charge des ventes d’armes (pour rejoindre le poste de VP en charge du développement de Boeing) illustre un conflit de fond entre le DoD et la Maison Blanche :

Le DoD souhaite poursuivre la politique lancée par Obama puis accélérée par Trump d’un réarmement quantitatif et qualitatif des pays du Golfe face à l’Inra, les deux précédentes administrations pour des motifs différents :

  • Obama y voyait un équilibre nécessaire compte tenu de l’ouverture diplomatique voulue vis-à-vis de l’Iran ;
  • Trump, au contraire, souhaitait renforcer ses alliés proches en leur donnant ce qu’ils souhaitaient depuis longtemps : drones et avions d’armes de dernière génération ;
  • Les deux Administrations se rejoignaient dans l’idée enfin qu’une fois le Golfe armé, les Etats-Unis pourraient pivoter vers l’Asie, où se situait le cœur de leurs stratégies respectives ;

La Maison Blanche (NSC) et le DoS ont une vision moins géopolitique qu’éthique sur le Golfe qui les poussent à recalibrer (sans précision sur l’ampleur du mouvement) leurs relations avec chacun de ces pays.

Le résultat en est une paralysie illustrée par la diminution des projets FMS, des contrats américains dans la région depuis le 20 janvier 2021, date du début de la mise en place de la nouvelle Administration Biden :

  • Aucun projet FMS sur les EAU et s’agissant de l’Arabie, un seul projet de continuation des services de maintenance (350 millions $) ;
  • S’agissant des contrats, le tarissement est tout aussi net avec essentiellement des contrats de services / maintenance ; les contrats de matériels concernent :

 

20/01-15/10/2021 Date Montant Objet du contrat
 

 

 

Arabie saoudite

24/03 99,8 millions $ 25 hélicoptères UH-60 pour la SANG
26/03 Part saoudienne non identifiée dans un montant global de 518 millions $ Part saoudienne non identifiée d’un contrat global d’AMRAAM
31/03 610,4 millions $ Soutien du système sol-air THAAD
10/06 78,3 millions $ Liaisons de données, containers pour pods en lien avec le missile de croisière SLAM-ER
30/06 Part saoudienne non identifiée dans un montant global de 328 millions $ Part saoudienne non identifiée d’un contrat global de missiles air-air AIM-9X
EAU 1/09 Part EAU non identifiée d’un montant global de 14 millions Soutien de moyens de forces spéciales

 

Le récent projet FMS de vente de missiles air-air n’est que la suite logique du contrat d’avions de combat (F-15 SA). Cette paralysie est donc voulue ; c’est d’ailleurs ce que disait Mme Grant lors de la conférence AUSA (de l’Army) le 12 octobre dernier : le blocage des transferts de technologie n’a profité qu’à la concurrence.

Cette attitude américaine explique :

  • Les discussions de ces pays avec un nombre important de fournisseurs (chinois, russes, serbes, ukrainiens, turcs, sud-coréens, européens),
  • L’accélération des efforts d’industrialisation locale (localization dans le jargon saoudien).

L’ouverture de ces deux pays à d’autres matériels est-elle sérieuse et durable et n’est-elle pas un moyen de pression sur les Etats-Unis afin qu’ils révisent leur politique de vente d’armes ? Dans le domaine des drones et du naval, la réponse est positive ; elle est moins nette ailleurs et constitue, par exemple et actuellement, pour le Rafale aux EAU, une question à ce jour sans réponse.

N°5 – Royaume-Uni : négociations d’accord avec le Conseil de coopération du Golfe

Sur le modèle de ce qui a été signé avec les EAU fin septembre, la diplomatie britannique souhaite négocier un accord général et complet avec le GCC ; des négociations se déroulent actuellement entre Mme Trevelyan, secrétaire d’Etat au Commerce et le Dr. Nayef Falah M Al-Hajraf, SG de l’organisation de coopération économique du Golfe.

L’objectif est de négocier un accord complet d’un bloc, avec le GCC, et non avec chacun des pays membres. Un délai de douze semaines à compter de janvier prochain a été fixé pour y parvenir. Censée faire gagner du temps, cette stratégie de négociation d’un bloc a cependant le défaut d’ignorer les rivalités croissantes entre membres du GCC : Qatar/Arabie, mais aussi EAU/Arabie.

Par ailleurs, les domaines liés à la Défense et aux relations armement se négocient en bilatéral, comme en témoigne l’échec répété des Etats-Unis de traiter de ces questions de défense avec le GCC (armée du GCC, couverture sol-air, guichet unique des ventes FMS, etc).

[1] On mentionne ici les liens étroits entre le Président et la société fabricant le TB2 : Sümeyye Erdoğan, dernière des filles d’Erdogan a épousé Selçuk Bayraktar, directeur technique de la société de drones (dont le fondateur, son père, est décédé très récemment).