Éditorial : le retour de la diplomatie armée ?

par | 18 mars 2021 | Newsletter

Frédéric II de Prusse disait qu’« une diplomatie sans armée est une musique sans instruments ». L’actualité lui donne raison. En France, en Europe et dans le monde, cette maxime se vérifie partout.

En France, pays des surprises stratégiques, l’actualité a fait mentir Beaumarchais qui disait que Paris a l’habitude de faire de grandes chansons sur des petites affaires et des petites chansons sur de grandes affaires. Pour une fois, et coup sur coup, le gouvernement a pris deux décisions fondamentales pour l’avenir du système de défense : le lancement d’un porte-avions à propulsion nucléaire et celui du programme de SNLE-3G. Ces deux programmes navals sont au cœur de la diplomatie armée française puisque l’un participe à sa gesticulation visible, et l’autre, à la dissuasion invisible. Ces deux stratégies se complètent pour offrir au pouvoir politique une large gamme d’options possibles. Notre groupe ne peut qu’approuver ces décisions, regrettant  que l’orientation générale de la diplomatie – atlantiste et fédéraliste – ne brouille le message derrière ces deux capacités. En dépit des critiques allemandes, italiennes, polonaises, roumaines, néerlandaises et britanniques, pour ne citer que les plus importantes, le Président Macron poursuit en effet sa quête chimérique de l’autonomie stratégique européenne dont personne ne veut en Europe. Cette décorrélation entre objectifs diplomatiques utopiques et capacités nationales militaires bien réelles est l’un des traits les plus inquiétants de la politique présidentielle. Car derrière la façade des grands programmes, la volonté d’indépendance nationale n’est plus.

En Europe, où l’Agence Européenne de Défense (voir infra) constate une hausse des dépenses de défense, ce divorce est aussi constaté, preuve que « la boussole stratégique européenne » a perdu le Nord. Si l’Allemagne a augmenté son effort au point d’être le premier budget de défense des 26, elle n’en a pas encore trouvé l’usage diplomatique : son armée demeure l’arme au pied, en marge des opérations anti-terroristes extra-européennes ; son effort, au demeurant, sera-t-il durable avec des Verts comme co-partenaires probables de la prochaine coalition ? De bonnes finances ne font pas toujours de bonnes politiques… Mais une mauvaise coalition fera une très mauvaise politique. Le Royaume-Uni offre également le paysage, désolant à nos yeux, d’un pays déboussolé : l’illustration de ce désarroi britannique est visible dans les ballons de sonde que certains au Gouvernement de sa Majesté lancent avant la publication de la revue de défense et de sécurité : moins de chars, moins d’avions d’armes, plus de régiments dissous, pour quel rôle du Royaume-Uni dans le monde ? Alors que la période pré-Brexit se caractérisait par un dynamisme de la diplomatie armée britannique (succès des exportations de frégates T-26 au Canada et en Australie en dépit de la faiblesse technique du produit, preuve que le contrat est surtout politique ; extension de la base omanaise de Dumq pour y accueillir les porte-aéronefs de la classe Queen Elisabeth ; reprise en main d’une diplomatie de défense ; lancement du programme d’avion d’armes Tempest avec l’Italie et peut-être la Suède, etc), la période actuelle est, en contrepoint, celle d’un flottement dont l’inertie des accords franco-britanniques de Lancaster House, pourtant si fructueux dans le passé et prometteurs pour l’avenir, a donné une idée à l’automne dernier. D’une manière générale, l’Europe réarme mais ne sait pas pourquoi ni où s’engager. L’obsession anti-russe la laisse éloignée des vrais fronts de combat où se joue son identité et son avenir. Elle est en effet absente des conflits avec le Turc (la France l’a suffisamment éprouvé), absente sur les rivages du Maghreb et du Machrek, laissant l’Egypte et Israël manœuvrer sur les routes de l’énergie (voir également infra), la Turquie et la Russie s’implanter, l’une en Libye, l’autre en Syrie, et les deux au Soudan, absente enfin des foyers du terrorisme dans la bande sahélienne. Que de manquements pour autant de dépenses dans la défense…

Ailleurs, dans le vaste monde, la diplomatie armée est partout visible, sait à quoi s’en tenir et connaît ses objectifs : face à la Chine, qui poursuit méthodiquement la militarisation de ses routes de la soie, par la cartographie des fonds sous-marins, la militarisation d’ilots et le droit de riposte de leurs garde-côtes, les États-Unis tentent d’organiser un containment, rendu toutefois compliqué par son exigence d’évincer la Russie de ses bastions traditionnels, tous anti-chinois mais pro-russes (Inde, Vietnam, Indonésie) ; dans le Golfe, même si l’Administration Biden dit avoir « ouvert le chemin de la diplomatie » avec l’Iran (propos de M. Blinken), la situation n’a guère changé : les Etats-Unis exigent l’arrêt de l’enrichissement et des restrictions d’accès à ses sites nucléaires, l’Iran refuse toute nouvelle condition, dont l’inclusion de son programme balistique dans un nouvel accord, estimant que sans arme nucléaire, celui-ci est sa seule dissuasion face à Israël. L’Arabie et les Émirats Arabes Unis réarment, mais pour faire face aux embargos ou restrictions de ses fournisseurs (américains et européens), ils investissent dans des capacités nationales et diversifient leurs fournisseurs (Russie, Chine, Ukraine, Serbie, etc) comme le tout dernier salon Idex& Navdex qui s’est déroulé en février aux Émirats Arabes Unis l’a très bien montré. Quant à Israël, il est constamment sur un pied de guerre : bombardements en Syrie sur des positions iraniennes ou du Hezbollah au Liban, développement de sa défense anti-missiles et négociations avec les États-Unis pour maintenir sa supériorité qualitative technologique dans la région. Même en Afrique, la piraterie amène les pays du Golfe de Guinée à lancer des programmes de réarmement naval conséquents et qualitatifs.

De ces développements, une conclusion s’impose : les pays qui réarment sans avoir une géopolitique, c’est-à-dire une vision claire de la promotion de leurs intérêts nationaux dans leur espace ou dans le monde, se condamnent à n’avoir aucune influence sur leurs affaires ou celles du monde.

C’est bien le défi de la France et de l’Europe, prises en tenailles entre les États-Unis à l’Ouest, la Russie à l’Est, peu à peu prisonnières des routes tentaculaires chinoises de la soie et les soubresauts migratoires ou sociaux de l’Afrique et du Maghreb au Sud, que de redonner un sens diplomatique clair à leurs outils de défense, faute de quoi le déclassement sera rapide. Il devient plus que jamais urgent de redéfinir les intérêts nationaux de la France dans les soubresauts d’un monde en pleine ébullition.

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