Diplomatie : les télégrammes

par | 8 juillet 2020 | Newsletter

Turquie : le contrôle des trois routes

Ayant une véritable géopolitique pour la Turquie et aucun scrupule à l’appliquer méthodiquement, M. Erdogan a, au fil des ans, pris le contrôle de leviers réels sur l’Europe :

La route des migrations : son attitude en Syrie, aux frontières mêmes de la Grèce, ses marchandages avec l’Allemagne et l’Union européenne disent assez que les migrants sont une véritable monnaie d’échange et leviers d’influence permanents sur l’Europe, devenue un camp de migrants, à la merci du robinet turc ; avec le contrôle d’une partie de la Libye, ce chantage deviendra encore plus pressant.

La route du terrorisme : avec le contrôle de la partie de la Syrie où se sont réfugiés les rescapés de l’Etat islamique, puis le contrôle d’une partie de la Libye, Ankara peut transférer d’une partie à l’autre du Proche-Orient « ses terroristes » ; pour le moment sous contrôle de ses services, ces terroristes de tous les combats syriens sont pour fraction actifs en Libye, d’où ils pourraient échapper à leurs créatures selon un schéma déjà vu ailleurs…; pour la France secondée par ses alliés européens qui interviennent plus au Sud et qui n’est pas capable ni de juguler les flux terroristes de la bande sahélienne, malgré des coups d’éclat, ni même capable de se coordonner avec l’Algérie, la situation deviendra explosive.

La route du pétrole : après le contrôle de l’eau (barrage Atatürk contrôlant l’Euphrate en service depuis 1993), vient le contrôle du pétrole ; le harcèlement de Chypre et de la Grèce (intrusions quotidiennes dans leurs espaces souverains) ne suffisant plus, le grand jeu est alors abattu : partage de la Méditerranée avec la Libye éliminant Chypre, campagnes de forages illégaux, sans ne rien dire de l’influence grandissante d’Ankara à Doha où une base turque assure la sécurité contre l’axe saoudo-émirien. Nul doute qu’en Libye, la campagne militaire suivra la route du pétrole.

Au bilan, si la Russie peut ménager ses intérêts tant en Syrie qu’en Libye, chacun ayant sa zone d’influence, ses bases et ses marchés, l’Europe, elle, reste non seulement marginalisée dans le règlement des crises, mais également totalement fragilisée. Voir les Etats-Unis soutenir la Turquie ne surprendra pas ; le rôle, en revanche, de l’Italie méritera d’être examiné de près, quel que soit le gouvernement en place…

Égypte : que faire face à la Turquie ?

Le 20 juin, à la base de Sidi Barani, située à l’extrémité occidentale du pays, le Président Sissi a exhorté son armée à se préparer en vue d’une intervention en Libye si la ligne rouge (la ville de Syrte et la base d’Al-Juffrah) venait à tomber aux mains des Turcs et de leurs alliés frères musulmans. Cette déclaration, à la fois diplomatique (sur la forme) et martiale (sur le fond et en arrière-plan des hélicoptères et avions d’armes alignés sur le tarmac de la base), doit se comprendre dans le contexte actuel du chaos libyen.

La Turquie et le Gouvernement d’union nationale reconnu par la communauté internationale (GNA) discutent de l’utilisation par l’armée turque de la base navale de Misrata et de la base aérienne d’Al Watiya,. Il s’agirait d’un ancrage permanent à la manière de celles construitent au Qatar, au Soudan et en Somalie. Sur le court terme, il s’agit de disposer de bases pour encadrer les forces loyales au GNA dans leur contre-offensive vers Syrte.

La Libye est donc de facto partagée en deux grandes zones d’influence. Il y a d’un côté, la Turquie à l’ouest et de l’autre la Russie, à l’est. La base stratégique d’Al Watiya ainsi que l’aéroport Misrata pourraient devenir des bases militaires turquo-américaines, Al Joufra et Syrte des bases russes. Les deux parties misent d’abord sur le compromis dont les modalités sont en cours de négociation : un partage du pays en deux zones d’influence n’est pas exclu, même si la logique du GNA comme d’Ankara pousse clairement à la reprise du croissant pétrolier…

Face à ces appétits, Moscou et désormais Le Caire ont donc tracé des lignes rouges, matérialisant le statu quo sur le terrain : le kilomètre 60 vers Syrte et le kilomètre 80 vers Al Joufra au sud. Ces deux villes stratégiques sont des verrous en direction des installations pétrolières du centre du pays. Cet ultime avertissement délivré par le Président Sissi suffira-t-il à faire céder le Turc ? Si les généraux turcs sont comme les amiraux (qui ont calmement déclaré à leurs homologues français qu’ils n’hésiteraient pas à tirer la prochaine fois), on peut en douter. Sissi aura été au moins jusqu’au bout de la logique diplomatique.

Russie : trois actualités à suivre

Les prochaines semaines, trois actualités majeures seront à suivre si l’on en croit l’Observatoire franco-russe de la chambre de commerce de Moscou :

  • la bonne tenue de l’économie russe : la récession serait limitée à environ 5% cette année, mais suivie d’une reprise molle, évaluée par le gouvernement à 2,8% en 2021 ;
  • les effets du plan de relance (investissements dans les infrastructures, la santé, les aides sociales) pour 65 milliards € (5000 milliards de roubles) ;
  • le vote du 1er juillet sur les propositions de constitution, essentiellement centrées sur la fameuse remise à zéro des mandants, ouvrant la voie à de nouveaux mandants de M. Poutine.

Suisse : les électeurs suisses voteront le 27 septembre prochain sur le référendum facultatif (relatif à l’aviation d’armes ; le Groupe pour une Suisse sans Armée, opposant aux achats d’armement, a réussi à imposer cette échéance en réunissant 65 000 signataires (dépassant la barre des 50 000) contre le projet de 6 milliards CHF destiné à remplacer les avions F-5 Tiger et F/A-18 E/F.

Grèce : les enjeux navals sont plus que jamais au centre de la géopolitique hellénique ; d’un côté, la France espère vendre en fin de mois deux frégates d’intervention (FDI) pour 2,5 milliards €, armés du scalp naval ; de l’autre, les Etats-Unis, voulant contrer les investissements chinois (port de Pirée) vont racheter le chantier Elefsis et proposer des frégates. Israël, déjà très présent à Chypre (située dans le continuum de ses champs gaziers et donc dans sa sphère de sécurité), a offert de son côté 7 corvettes Sa’ar 72.

Afrique : Le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell a initié un vaste remaniement des ambassades africaines de l’Union européenne en Afrique. A suivre.

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