Accueil | Newsletter | Diplomatie. Le dossier : Yémen : victoire probable des Houthis, instabilité régionale, le dilemme saoudien

Diplomatie. Le dossier : Yémen : victoire probable des Houthis, instabilité régionale, le dilemme saoudien

par | 11 novembre 2021 | Newsletter

La bataille de Marib, si elle est gagnée par les Houthis, serait un tournant majeur non seulement pour la région, mais par contrecoup pour les pays du Golfe et leurs alliés.

Si les Houthis battent en effet l’armée nationale yéménite soutenue par les Saoudiens dans l’un de ses derniers bastions majeurs dans le nord et prennent le contrôle du centre énergétique du Yémen, ils auront en large partie gagné la guerre déclenchée en 2015 par l’Arabie et les EAU.

Pour les Etats-Unis, le Yémen est le nouvel Afghanistan : l’Administration Biden sera probablement bientôt confrontée au défi d’un autre État failli, dirigé par une organisation islamiste militante. Non seulement les Houthis pourraient persister à cibler militairement les alliés des États-Unis dans le Golfe, mais si la coalition saoudienne venait à perdre la ville portuaire de Hodeida et le reste de la côte de la mer Rouge, les Houthis pourraient également encore plus facilement perturber les plus de 6 millions de barils de pétrole et de produits pétroliers qui transitent chaque jour par l’un des principaux points d’étranglement du monde, le détroit de Bab el-Mandeb.

L’Administration américaine perdrait par la suite la confiance des pays du Golfe, déjà fortement ébranlée par le retrait désordonné d’Afghanistan : l’ancien directeur des services saoudiens et ancien ambassadeur aux Etats-Unis, Prince Turki bin Faisal, a prévenu que les échecs américains en Afghanistan et le demi-échec en Irak ont convaincu les pays de la région que les Etats-Unis avaient subi une défaite et causé la confusion régionale : « Washington’s failed experience in Afghanistan, and I would say semi-failed experience in Iraq, are responsible for the perceived failure or defeat, if you like, of a great power, the United States » (propos rapporté le 2 novembre par Presstv).

Avec une victoire au Yémen, l’Iran aura considérablement resserré son étreinte régionale : présente au Liban via le Hezbollah, devenu un Etat complet, en Syrie avec les Pasdarans, où elle cueille les lauriers de son soutien à Assad depuis 2014, en Irak où elle demeure une force politique majeure (via le Sadrist Bloc, mouvement du chiite Muqtada al-Sadr, qui a remporté 20 sièges aux dernières élections) et à Bahreïn où 70% de la population est chiite.  Forte de ses quatre emprises régionales, elle peut selon ses intérêts accentuer ou diminuer la pression sur les pays du Golfe et l’Occident.

Pour le meilleur ou pour le pire, les chances sont nulles que l’administration Biden tente d’empêcher une victoire totale des Houthis, soit en travaillant avec les Saoudiens pour mieux armer et organiser le gouvernement Hadi et ses alliés locaux, soit en ordonnant à l’armée américaine d’intervenir directement, deux options a priori exclues à Washington.

Après la fin probable de la guerre, il incombera donc aux États-Unis de contenir l’Iran dans un Yémen contrôlé par les Houthis, de protéger les transports maritimes de la mer Rouge et de restreindre les ambitions territoriales des Houthis en Arabie saoudite même : une vaste opération de containment qui immobilisera des forces nombreuses, et pourrait freiner le pivot asiatique que les Etats-Unis accélèrent face à la Chine.

Malgré l’antipathie évidente du président américain Biden envers le prince héritier saoudien Mohammed bin Salman, l’urgence sera probablement de renforcer les capacités défensives du royaume alors même que l’intention américaine était de ralentir les projets FMS vers le Royaume. Au cours des deux dernières années, l’Arabie saoudite a considérablement amélioré sa capacité à contrer la menace des missiles et des drones houthis – au point d’être la seule défense sol-air au monde à intercepter autant de missiles et drones ennemis quasi-quotidiennement -, mais pour continuer à le faire, Riyad aura besoin d’un engagement américain pour reconstituer son arsenal défensif, y compris les batteries anti-missiles Patriot et les missiles anti-aériens utilisés pour cibler les drones entrants (la Grèce l’a bien compris qui lui a loué une batterie de Patriot) ;

Une autre stratégie consistera pour Biden à remettre les Houthis sur la liste des organisations terroristes étrangères, une appellation qu’il a révoquée lors de son entrée en fonction. Bien que le statut des Houthis soit un sujet de débat, elle n’aura qu’un impact limité sur le comportement du groupe ou même ses finances et armements.

Pour empêcher l’Iran de mener à bien son projet de recréer une entité de type Hezbollah sur le front sud de l’Arabie saoudite une fois que les Houthis auront pris le contrôle, l’administration Biden devra muscler l’embargo sur les armes de l’ONU (2015) contre le Yémen, mais le flot d’armes se poursuivra par diverses routes où l’Iran, la Corée du Nord et la Chine jouent un rôle qui n’a pas pu être réellement freiné depuis 2015.

Préoccupés par les intentions des Houthis et des Iraniens, les Israéliens ont déployé à deux reprises cette année des batteries de défense antimissile Patriot et Iron Dome contre des missiles et des drones pouvant venir du Yémen : un front que Tel-Aviv doit désormais armer activement alors même que la guerre contre le Hamas est à peine finie et que le Hezbollah poursuit sa pression sur Israël. Les accords d’Abraham pèsent peu face aux Houthis, les EAU ne voulant plus retourner dans cette guerre qui leur aura couté si cher. Il est certes toujours possible que le gouvernement Hadi s’unisse aux factions yéménites opposées aux Houthis pour lancer une contre-offensive, que les Saoudiens commencent à armer agressivement les Yéménites à Marib pour leur donner une chance de gagner, mais alors, l’Arabie sera toujours pointée du doigt à Washington et dans les capitales occidentales pour une guerre sanglante qui lui a déjà coûté, à elle aussi très cher, en vies, en dollars et en réputation.

Comment terminer une telle guerre sans une défaite stratégique complète ? Tel est le dilemme saoudien depuis quelques mois.