Diplomatie Le dossier : sortir du commandement intégré de l’OTAN : pourquoi en sortir (I/II) ?

par | 1 octobre 2021 | Newsletter

Indépendamment de la débâcle stratégique et opérationnelle de l’OTAN, constatée partout dans les guerres dans lesquelles les États-Unis l’ont entraînée, il devient nécessaire, pour la France, de sortir du commandement intégré de l’OTAN. Les raisons de fond n’ont pas changé depuis la conférence de presse du 21 février 1966 annonçant le retrait du 7 mars suivant (1).

Certains plaideront que l’OTAN est réformable. Ce fut la grande illusion de Jacques Chirac en 1995 et de Sarkozy en 2009.  Las ! Les États-Unis ont systématiquement refusé tout changement à leur imperium sur l’OTAN : du directoire franco-anglo-saxon sur l’Europe proposé par De Gaulle, aux idées de Sarkozy (influence sur la doctrine de l’OTAN et ses opérations ou création d’une Europe de la Défense facilitée) aux conditions posées par Jacques Chirac (double chaîne de commandement, nomination d’un Européen au poste du Commandement Sud) , tout a échoué face aux refus répétés des États-Unis de laisser aux Européens le moindre pouvoir de décision. Après tout, 87 % des moyens de l’OTAN viennent de pays extérieurs à l’Europe…

Face à un tel blocage, il devient nécessaire pour la France de quitter le commandement intégré de l’OTAN. Rappelons-en les grandes nécessités de fond.

La première, c’est le dépassement du manichéisme américain en politique étrangère. La politique étrangère de la France s’est toujours attachée à trois principes : indépendance (les mains libres), équidistance dans les rivalités (américaine/russe ; sunnite/chiite ; arabes/israéliens) et constance (fidélité à ses valeurs et ses alliés, soutien aux Chrétiens d’Orient, etc.).

Or, le système construit depuis 1949, pour des raisons d’efficacité militaire, est un dispositif d’intégration et partant, de sujétion des appareils militaires des pays membres. De l’intégration des armées européennes lors de la Guerre Froide au projet actuel de soumission aux États-Unis des armées européennes en cas d’invasion russe (directive 4104), le schéma américain demeure le même. Les historiens ont démontré depuis longtemps que l’intention première du général De Gaulle en 1958 n’était pas de sortir du commandement intégré : les projets d’alliance militaire tripartite, alliance des nations occidentales libres (ET, RU et Fr) le disent, mais devant leurs échecs, c’était la seule option qui restait possible.

De même, aujourd’hui, face à l’obsession russe des Américains qui contraint notre diplomatie à des choix qui ne sont pas les nôtres, il est nécessaire d’en sortir car ce manichéisme américain n’est pas de l’intérêt de la France ni du continent européen qui se retrouve dans le champ clos des rivalités de deux puissances sur lesquelles elle n’a aucune barre (sauf l’Allemagne) et dont elle subit toutes les contraintes (sanctions contre la Russie, réarmement russe en retour, etc.).

En un mot comme en cent : les obsessions américaines en politique étrangère ne peuvent devenir systématiquement nôtres. Le retrait est l’affirmation nette de cette politique des mains libres articulée autour des principes d’indépendance, d’équidistance et de constance.

La deuxième nécessité, c’est la mise en cohérence entre la doctrine nucléaire américaine et la doctrine française de force de frappe. Ce point, peu mis en avant, est pourtant fondamental. La doctrine américaine, variant du « sole purpose » (le nucléaire utilisé uniquement contre le nucléaire) de Biden à l’emploi nucléaire au plan tactique des Républicains, est dans TOUS les cas le CONTRAIRE de la doctrine française de dissuasion qui veut que la force de frappe doit dissuader tout agresseur d’attenter aux intérêts vitaux français, faute de quoi il sera détruit lourdement et de manière ciblée. Pour la France, l’arme nucléaire doit dissuader tout État de toute entrave majeure à nos intérêts. Pour la France, la dissuasion se confond avec l’arme nucléaire et le nucléaire se confond avec la dissuasion : il ne peut y avoir d’utilisation tactique de l’arme. On voit bien la contradiction qui, à un point de tension, peut s’avérer mortelle pour la France. Ce point était déjà souligné par le général De Gaulle qui voyait combien la doctrine de riposte graduée – qui permettait l’hypothèse d’une bataille nucléaire en Europe avant l’entrée en scène de la dissuasion américaine – était de nature contraire à nos intérêts.

La troisième nécessité, c’est l’inadéquation entre la doctrine de défense anti-missiles de l’OTAN et la doctrine française de dissuasion. Sous la pression des États-Unis et pour contrer l’Iran et la Russie, l’OTAN a imposé et déployé des moyens de défense anti-missile en Europe : commandement à Ramstein (Allemagne), frégates AEGIS SM-3 à la Rota (Espagne), missiles intercepteurs SM-6 en Pologne (Redzikowo) et en Roumanie (Deveselu), radar d’alerte avancée en Turquie (Kürecik). Tout ce dispositif, bien qu’estampillé OTAN, développé sous les années Bush Jr et Obama, est en réalité sous contrôle américain puisque les États-Unis apportent tous les actifs : effecteurs et senseurs. En cas de crise, la séquence de tirs ne permet AUCUNE concertation avec les alliés des États-Unis. Le système, intégré, est efficace, mais à condition qu’une seule main appuie sur le bouton : cette main sera toujours américaine et jamais alliée par construction technique et volonté politique.

Or, cette défense anti-missiles contredit la doctrine française de dissuasion : la France considère que seule l’arme nucléaire peut dissuader un adversaire de franchir la ligne rouge de nos intérêts vitaux. Si besoin, un ultime avertissement lui est délivré afin qu’il sache que la France n’hésitera pas à restaurer pleinement la dissuasion.

La défense anti-missile vise à éviter le recours à l’arme nucléaire en prétextant que le bouclier pourra tout arrêter. Contradiction de fond et erreur technique puisqu’une défense anti-missile ne saurait être imperméable à 100 %. C’est pourquoi la France n’a pas construit de défense anti-missile autre que de théâtre (pour la protection des troupes ou des bâtiments déployés : le missile Aster-30 B1NT de MBDA est ce moyen).

Même si la défense anti-missile de l’OTAN ne nuit pas à la capacité de la force de frappe française (nos missiles M51 sont intercontinentaux, à têtes multiples et conçus pour échapper aux contre-mesures), l’incohérence de fond des doctrines et des raisonnements face à la menace balistique russe et iranienne est telle que la technique américaine force les diplomaties européennes à un alignement, en dépit même de la doctrine de dissuasion française… Celle-ci se retrouve au rang des instruments marginalisés par une alliance dont la France est membre, hochet de puissance dépassée, sceptre d’une monarchie sans lignée et sans nerfs… C’est ce que dit avec raison l’Allemagne de la France actuelle.

Nous redisons donc que le développement d’une défense anti-missile par les États-Unis avec des moyens uniquement américains et un contrôle totalement américain sape les fondements de notre dissuasion, sujet déjà abordé avec raison par M. Védrine dans son rapport de 2012 sur le bilan de la réintégration française au commandement intégré de l’OTAN.

La quatrième nécessité c’est, enfin, celle du maintien de la polyvalence du modèle d’armée français. À diplomatie indépendante, armée indépendante ; à diplomatie complexe, armée polyvalente.

Si les forces armées françaises, nucléaires et conventionnelles, sont arrivées au point d’excellence qu’on leur reconnaît unanimement actuellement, c’est justement parce qu’elles se sont développées en dehors du système de l’OTAN et qu’elles doivent tout à une diplomatie non alignée. En demeurant dans l’OTAN, l’armée française n’aurait pas reçu cette configuration puisqu’elle aurait été assignée (c’est le mot français traduit de l’anglais officiel) à un créneau, comme les autres systèmes européens l’ont été : sous-marin pour les Pays-Bas, anti-char pour l’Allemagne, naval pour le Royaume-Uni et l’Italie, anti-mines pour la Belgique, etc.

L’exemple du Rafale, polyvalent, vecteur aérien et naval de la dissuasion, a été développé par la France alors que l’Allemagne n’a participé qu’au développement d’un avion de défense aérienne : l’Eurofighter. Cet exemple illustre la divergence fondamentale entre un pays libre et un pays asservi.

L’intégration ne crée pas la polyvalence mais uniquement une compétence. Or, compte tenu du statut de puissance mondiale que l’Histoire a donné à la France (puissance nucléaire au deuxième domaine maritime mondial doté de l’arme nucléaire), le seul modèle d’armée possible est l’actuel : polyvalence dans la basse et la haute intensité. L’OTAN ne l’aurait jamais préparé à ce rôle.

La seule contrepartie, que nous avons déjà acceptée parce qu’elle est le corolaire strict de cette politique, est le maintien d’un budget de la Défense élevé, que nous estimons à 55 milliards € par an, hors provision des OPEX (reléguée à la charge du budget général de l’État). Ce montant n’est pas choisi au hasard : il se situe entre le budget britannique (60 milliards € autour de 2024/25) et le budget allemand (50 milliards € dans la projection actuelle).

En conclusion, le retrait de l’OTAN a été une double chance pour les États-Unis :

La doctrine de frappe française indépendante du comité des plans de l’OTAN venait brouiller pour les Soviétiques le jeu nucléaire mondial, comme Raymond Aron l’a lui-même reconnu dans ses Mémoires, en ajoutant une inconnue qu’est la mise en œuvre de la force de frappe française, dont le déclenchement n’appartenait qu’à Paris et à Paris seul.

La création d’une armée française polyvalente, non force d’appoint supplétive mais vrai partenaire, en dépit de la disproportion des effectifs et des capacités. L’appontage d’un Rafale sur un porte-avions américain en est une très belle illustration.

Ces deux valeurs ajoutées à la défense d’une Alliance dont la France reste membre, sont de plus grand poids qu’une sujétion. C’est cet argument-là qu’il conviendra, le moment venu, de mettre en avant dans le Bureau Ovale. Paradoxalement donc, le retrait du commandement intégré sert davantage l’alliance atlantique qu’elle ne la déchire.

(1) : lien vers la conférence sur le site de l’INA : https://www.ina.fr/video/I04329970.

Share This